Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Centre d'Art Contemporain de Genève retrace la trajectoire de Chiara Fumai

Morte en 2017, la féministe italienne a connu une courte carrière marquée par la rage, l'agression mais aussi la vulnérabilité. L'exposition la remet en selle.

Chiara Fumai, qui apparaît souvent elle-même dans des vidéos.

Crédits: DR.

L’exposition tient visiblement au cœur du directeur Andrea Bellini. Au moment de son inauguration à Genève, en novembre dernier, j’ai reçu jusqu’à trois courriels par jour afin de me la vanter. De quoi dévaluer l’opération. Il fallait y aller en douceur pour annoncer «Chiara Fumai, Poems I Will Never Release». L’artiste reste fragile, même si l’Italienne est morte en 2017 à Bari. Je veux bien que la manifestation du Centre d’Art Contemporain (CAC) se présente comme une «proposition» (un mot très à la mode dans les milieux de l’art contemporain). Mais elle prenait du coup une allure d’imposition.

Il ne faut en effet pas se leurrer. Disparue à 39 ans (suicide), Chiara Fumai constitue un choix personnel du bouillant directeur du CAC. Il fait ici office de tête pensante de l’institution, comme Marc-Olivier Wahler avec Jakob Lena Knebl au Musée d’art et d’histoire (dont l'accrochage «Marcher sur l’eau» aurait dû ouvrir le 27 janvier). Chiara n’est connue que dans un monde de groupies, le plus souvent féministes. Jakob-Lena, qui joue sur le ou les genre(s), possède un «fan club» en Autriche. Toutes deux se retrouvent en lumière par la volonté expresse d’un musée et d’une Kunsthalle (le CAC, je le rappelle, ne possède pas de collection propre). Mais aussi par le besoin, devenu impérieux en 2020, d’avoir une vedette féminine en ces temps de #metoo. Je vous rappelle que La Chaux-de-Fonds, Zurich, Lucerne, Bâle, Lausanne ou Berne ont beaucoup insisté sur la chose, alors que Kiki Kogelnik, Ottilie W. Roederstein, Marion Baruch, Isa Genzgen, Kiki Smith ou Lee Krasner auraient pu se voir montrées il y a dix ans. Voire vingt.

La troisième génération

Née à Rome en 1978, Chiara Fumai appartient, elle, à la deuxième voire à la troisième génération féministe en Italie. Le mouvement était parti très fort à la fin des années 1960. Un groupe d’artistes femmes s’est plus tard constitué sous l’égide d’Artemisia. La peintresse (1) du XVIIe siècle, victime d’un viol dans sa jeunesse. La situation de ce que Simone de Beauvoir avait appelé en France «Le deuxième sexe» se révélait alors paradoxale dans la Péninsule. D’une part, en tant de travailleuse, que chercheuse, que politicienne ou qu’artiste, la femme occupait une position nettement subalterne. Merci Mussolini! De l’autre, la famille vivait à l’intérieur de la maison sous l’égide de la «mamma». Une sorte de déesse-mère. Il fallait faire en sorte qu’elle puisse enfin sortir du foyer où elle était (en tout cas souvent) toute puissante.

Une performance filmée de Chiara Fumai. Photo Succession Chiara Fumai, The Church of Chiara Fumai, CAC, Genève 2021.

Quand Chiara débute, vers 2000, la situation a bien sûr un peu changé, mais elle ne s’est pas normalisée pour autant. Il suffit de regarder aujourd’hui l’arène politique italienne où seuls les mâles (enfin des mâles souvent un peu ridicules) jouent aux gladiateurs. Comme le disent les commissaires de l’actuelle exposition du CAC (Francesco Urbano Ragazzi, Milovan Farronato et Andrea Bellini himself), la Romaine a alors dû choisir son camp. «Refusant de se laisser victimiser, minorer ou circonscrire dans un statu d’artiste, elle s’est appropriée le champ sémantique de la menace, de l’offense, de la révolte, du vandalisme, de la violence et de l’ennui.» Autant dire que Chiara a préféré l’attaque à la riposte. D’où des positions extrêmes, avec un féminisme se mêlant d’occultisme, voire de magie noire. Ces choix expliquent la présence, dans son panthéon personnel, du prestidigitateur Harry Houdini et de la médium Eusepia Palladino aux côtés de la terroriste Ulrike Meinhof et de la révolutionnaire Rosa Luxemburg.

Papa en chanteur pop

Brassant tout cela, Chiara a produit avant tout des performances dont il subsiste parfois peu de traces, en dépit de l’existence à Bari des archives de la Church of Chiara Fumai. Il y a surtout des installations, remontées à Genève. La plus connue, dans la mesure où elle avait été présentée en 2012 à la Documenta de Kassel, reste «The Moral Exhibition House». Mais il se trouve aussi, proposé dans l’un des deux étages utilisés du CAC, une reconstitution de l’appartement de Chiara, avec sa garde-robe. Un bric-à-brac présenté comme signifiant. Plus les pièces où l’Italienne évoque le chanteur pop Nico Fumai. Son père. Une vie imaginaire pour un monsieur qui n’en demandait pas tant. Il faut ajouter cela les sciences occultes, plus les inévitables sorcières. On sait à quel point ces dernières, qui venaient jadis «déranger» la société, jouent aujourd’hui le rôle de «précurseuses» des féministes, ces dernière ne se faisant brûler que moralement.

Le côté sorcier. Photo The Moral Exhibition House, Blerta Hocia, Sucession Chiara Fumai, CAC, Genève 2021.

Comme souvent au CAC, un ensemble disparate tient grâce à la mise en scène. Il y a sous le règne d’Andrea Bellini un art de placer, d’éclairer et d’expliquer qui vient flatter la marchandise. Quand l’exposition se révèle comme ici un peu miquelette (2), ces artifices savent la rendre plus intéressante qu’elle ne l’est vraiment. Du moins à mon avis. Mais là, je sens bien que je demeure minoritaire. Voire franc-tireur. A notre époque, Chiara Fumai a tout pour susciter un enthousiasme obligatoire, même s’il s’agit selon moi d’une suiveuse. «Ces deux prochaines années, cette exposition jouera un rôle décisif pour étudier une personnalité qui a fortement contribué à développer le langage de la performance et de l’esthétique féministe du XXIe siècle», affirme le trio de commissaires. Elle devrait du coup aller en 2021-2022 à Prato, à Bruxelles et à Madrid. Moi je veux bien. Mais côté contenu, il faut tout de même avoir la foi.

(1) Le mot «peintresse» existait jusqu’au milieu du XVIIe siècle, avant de se voir jugé fautif.
(2) «Miquelet» n’est pas en Suisse romande "un bandit catalan vivant dans les Pyrénées", mais quelque chose de maigrichon et d’un peu insignifiant.

Pratique

«Chiara Fumai, Poems I Will Never Release», Centre d’art Contemporain, 10, rue des Vieux-Grenadiers. Genève. Jusqu’au 28 février. Le lieu est fermé au moins jusqu’à cette date. On verra bien pour la suite.

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