Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Cartoonmuseum de Bâle présente tout Tardi en 200 planches originales

C'est sans doute le plus célèbre bédéiste français. A 73 ans, il reste le père d'Adèle Blanc-Sec, le dénonciateur des guerres de 1914 et 1939. l'illustrateur de Céline et le double de Léo Malet

L'affiche de l'exposition. Signée Tardi, bien sûr

Crédits: Tardi, Cartoonmuseum, Bâle, 2019.

C'est l'homme de toutes les guerres, qui ne sont jamais les dernières: 1870, 1914, 1939. Tardi se retrouve pour quelques semaines encore au Cartoonmuseum de Bâle, qui se niche tout près d'autres institutions plus connues comme le Kunstmuseum ou l'Antikenmuseum. Un bon rapport de voisinage. Il s'agit cependant là d'une entité bien différente. Le parcours dans des maison anciennes tient du labyrinthe, avec un petit passage à l'air libre à la hauteur du deuxième étage. Une chose qui n'a rien de gênant pour un auteur dont les histoires se révèlent toujours pleines de chausse-trappe. Le Cartoonmuseum, qui parle de «Comikünstler» pour des créations plutôt sinistres, expose 200 planches originales dans un espace assez restreint. Un privilège, certes. Mais de quoi donner le tournis!

Tout le monde connaît Jacques Tardi qui a reçu, comme le précise le dépliant du Cartoonmuseum, «tous les prix imaginables dans le domaine de l'illustration et de la BD». Je rappellerai juste que l'homme est né à Valence, dans la Drôme, en 1946. Son père rentrait de cinq ans de Stalag, ce qui aura une importance déterminante pour la poursuite de son œuvre. L'adolescent a étudié à l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Lyon, puis à Paris. Ecole nationale des arts décoratifs, je précise. Des cours de perfectionnement en fait, vu qu'il a réalisé sa première bande dessinée à 13 ans. Tardi sort en 1972 sa première vraie fiction chez Casterman, pré-publiée dans «Pilote». L'homme se voit distingué une première fois en 1975 à Angoulême, dont il reçoit le Grand Prix dix ans plus tard. En 1976, Casterman (son éditeur avec Futuropolis) lui demande une histoire à épisode. Ce seront «Les aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec». Une saga en couleurs sans vraies couleurs pour un inconditionnel du noir et blanc. Neuf épisodes entre 1976 et 2009, vu le succès. Tardi a pourtant tenté de tuer Adèle comme Conan Doyle avait voulu assassiner Sherlock Holmes un siècle plus tôt...

Un espace pour chaque album

Très présente à Bâle dans la mesure où elle a aussi réussi une belle carrière dans les pays germaniques, Adèle pourrait constituer la face claire d'un œuvre par ailleurs très sombre. Le monde dans lequel elle évolue se révèle pourtant aussi incompréhensible qu'inquiétant. C'est celui de «Fantômas», des «Vampires» et de «Judex», qui ont donné lieu à de fabuleux ciné-romans à l'époque. Le lecteur se retrouve de plus ici entre 1911 et 1914, alors que l'Europe s'apprête à exploser comme une cocote-minute devenue folle. Tardi est dans son élément. Ce petit-fils de poilu va donner entre deux Adèle de nombreux albums sur ce conflit aussi meurtrier qu’absurde. Pourquoi et pour qui combattait-on, alors que l'ennemi se trouvait souvent au dessus de vous, parmi les gradés, plutôt qu'en face chez les Allemands? Antimilitariste foncier, comme il lutte par ailleurs contre tous les embrigadements humains et toutes les inégalités, Tardi  donnera là quelques-uns de ses albums les plus forts. Avec son style devenu habituel. Précision des décors, après de nombreuses études. Stylisation des personnages, traduits en quelques traits. Une vignette de Tardi se reconnaît à un kilomètres (là, j'exagère un peu).

Adèle et le ptérodactyle ramené à la vie. Photo Casterman, Cartonmuseum, Bâle 2019.

Le Cartoonmuseum consacre un espace à chacune des grandes productions du Français qui a comme il se doit refusé la Légion d'Honneur qu'un gouvernement à côté de ses pompes lui avait proposé. Il y a ainsi un mur pour ses illustrations pour Céline, qu'il ne voulait pas traduire en pure BD. S'il désapprouve les idées antisémites et fascistes de l'homme, Tardi reste admiratif du magicien des mots. Un James Joyce continental. Le verbe paraît moins important pour Manchette ou Léo Malet. Le dessinateur a pu se les approprier sans peine et sans remords, afin d'en restituer le monde glauque et désespéré. Nestor Burma n'offre pas le confort social et politique de Maigret, même si Simenon demeure un grand auteur. Il offre en plus à Tardi les années 1950, qui le changent de la soi-disant Belle Epoque. C'est l'atmosphère du film noir hollywoodien qui aurait gagné les bords de la Seine. Aucun gratte-ciel, mais des rues sombres et des maisons lépreuses.

Les souvenirs du père

Et puis, il y a Tardi seul! La Guerre de 14. Puis celle de 39. Une inspiration directe. Familiale. Atavique, serais-je tenté de dire. Les souvenirs du grand père et ceux de l'aïeul de Dominique Grange, l'épouse du dessinateur, en forment la trame. Puis sont venus les non-dits du père. André Tardi était revenu de cinq ans de captivités en Poméranie, passées dans une région tellement sinistre qu'elle se trouve aujourd'hui en Pologne. Amer et désabusé. Il avait vécu des choses horribles, dont il était difficile de parler dans la France victorieuse de 1945. L'homme aurait alors rappelé la défaite de 1940. L'humiliation. Il lui avait pourtant fallu traverser à pieds, l'hiver par moins trente, toute l'Allemagne de 1945 devant l'avancée des Russes. Tardi lui a fait mettre dans les années 80 sur papier ses récits rentrés Il lui aura fallu longtemps avant d'oser les transformer en images. Trois tomes de «Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB», dont le dernier, situé après la guerre, a paru fin 2018. Un récit extraordinaire, dont l'un des acteurs est Jacques Tardi enfant, au bord de la route, interrogeant le père. Cette trilogie montre une histoire en train de se raconter.

Bien sûr, les amateurs connaissent tous les albums. Ce que l'exposition du Cartoonmuseum leur offre en prime, ce sont les originaux. Qu'est-ce que l'auteur retouche? Comment monte-t-il sa page à partir de fragments? A quoi ressemble le trait, forcément écrasé par l'impression? Et puis il a aussi là l'abondance, qui fait se télescoper les thèmes et les ouvrages dans une même salle. La présentation un peu artisanale correspond à l'esprit. Tardi ne se retrouve pas momifié (lui qui a fait affronter à Adèle Blanc-Sec des «Momies en folie»!) par un respect paralysant. L’exposition bâloise vit. Je dirais même qu'elle rayonne. Elle offre l'occasion d'affronter pour de vrai l'un de plus grands dessinateurs actuels. Que demander de plus?

Pratique

«Le monde de Tardi», Cartoonmuseum, 28, Sankt Alban Vostadt, Bâle, jusqu'au 24 mars. Tél. 061 226 33 60, site www.cartoonmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 17h.

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