Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Cartoonmuseum de Bâle honore Tom Tirabosco. La totale. Tout l'immeuble

Le Genevois y bénéficie d'une rétrospective comprenant ses BD, ses dessins presse ou ses livres pour enfants. Certaines oeuvres ont été créées exprès pour l'exposition.

L'image imaginée pour l'affiche.

Crédits: Tom Tirabosco, Cartoonmuseum, Bâle 2019.

On n’est jamais prophète en son pays. Encore faut-il s’entendre sur cette dernière notion. Installé en Suisse depuis 1970 (il avait alors quatre ans!), Tom Tirabosco expose aujourd’hui au Cartoonmuseum de Bâle, après avoir été l’un des trois nominés du dernier Prix Töpffer pour «Femme sauvage», paru en 2019 chez Futuropolis. Un album en noir et blanc qui a beaucoup fait parler de lui avec son apocalypse écologique. Il n’existe cependant chez nous aucun autre musée dédié à la BD. Je sais bien qu’il a eu un projet à Lausanne. Il s’en monte également un aujourd’hui à Genève. Pour l’instant, il ne s’agit que d’un rêve. Et comme nous sommes à Genève, ce dernier risque bien de virer au cauchemar.

Tom occupe donc l’intégralité des espaces du Cartoonmuseum. Je ne sais pas si vous voyez à quoi ressemble ce bâtiment, situé dans le prolongement du Neubau ajouté au Kunstmuseum. Il s’agit d’une, ou plutôt de plusieurs maisons anciennes, le Neubau ayant remplacé une vilaine et grosse construction qui me semblait dater des années 1950. Il y a donc là plusieurs niveaux, des volées d’escaliers et même un petit passage à l’air libre sur une passerelle (un peu comme au Musée suisse de l’appareil photographique de Vevey) jetée entre deux petits immeubles. Le tout dégage une atmosphère à la fois vieillotte et intime. Un cadre convenant au dessin, qui reste généralement de petit format.

Le canard

Tom a créé un certain nombre d’œuvres exprès pour ce qu’il faut bien appeler une rétrospective, même si le fil ne se révèle pas chronologique. Le reste se compose de planches déjà publiées. Certaines sortent des ouvrages qu’il a régulièrement sortis, chez différents éditeurs, depuis 1997. D’autres constituent ce que l’on appelle des dessins de presse. Ne les confondez surtout pas avec des caricatures politiques! Ce n’est pas là le genre de Tom, mais en Suisse romande celui de Patrick Chappatte ou d’Herrmann. Un genre par ailleurs très menacé. L’arrêt de commandes du New Yorker, l’an dernier, a fâcheusement ressemblé à un arrêt de mort mondial. Censure, censure, censure...

Une planche tirée de "Femme sauvage", paru chez Futuropolis. Copyright Tom Tirabosco.

Dire que les dessins de presse de Tom constituent des illustrations ne se révélerait pas plus exact. Tom paraphrase. Il invente. Il dérive un peu. Mais gentiment. Je me souviens des quatre années (entre 2004 et 2008), où il venait nous livrer, à la «Tribune de Genève» un petit tableau en couleurs destiné au supplément du jeudi. Il y avait là un canard, en hommage sans doute au journal. Mais c’était un canard sauvage, tant il se révélait imprévisible. Le rédacteur en chef  éprouvait du reste de la peine à comprendre. Il n’y avait là rien d’informatif. Et la chose lui paraissait peut-être pour un brin élitaire. Le public retrouve comme de juste un ou deux canards à Bâle, entre des planches commandées par «Le Temps» ou d’autres destinataires internationaux très chics comme «Libération» ou «Les Inrockuptibles».

Le goût du monotype

J’ai parlé tout à l’heure de «petit tableau». Il ne s’agit pas là d’un hasard. Ma langue, ou plutôt mon doigt sur le clavier, n’a pas fourché. Dire que Tom dessine est à la fois vrai et faux. Ce n’est pas un tenant de la ligne claire, à la belge. Avec lui, peu de lignes du reste. Le Genevois se veut un adepte du monotype, qui a fait une belle carrière en peinture avec un artiste comme Degas. Autant dire qu’il écrase son dessin à la craie grasse, tracé à même le verre, sur une feuille de papier avant de retoucher et de  compléter le résultat. Du moins, je vois les choses comme cela. Je ne suis pas entré dans sa cuisine. Il en ressort au final des flous maîtrisés, des contours noirs renforcés, des plats de couleurs vibrants et comme des épaisseurs. Tom fait partie des dessinateurs «pictorialistes», adjectif dont on qualifiait certains photographes au début du XXe siècle. Rien chez lui d’aigu et de tranchant, à la manière de certains de ses confrères. Si je devais désigner son antithèse, ou pourquoi pas son antidote, je prendrais le Martial Leiter première manière. Comme quoi ont peut toujours très bien faire sans faire la même chose!

Tom Tibrabosco, autoportrait. Copyright Tom Tirabosco.

Tom n’est cependant pas un pur esthète. Il y a chez lui du militant. Actif. L’homme lutte pour la diversité, l’écologie, les mobilités douces. Il monte facilement les tours lorsqu’il regarde l’état de la Planète. Ces colères débordent sur son œuvre, sans en tuer un humour tout en douceur. Si «Kongo», inspiré de Joseph Conrad en 2013, se voulait violemment anti-colonial, «Wonderland», sorti deux ans plus tard, se penchait sans attendrissement facile sur sa saga familiale. Un père italien irascible. Une mère suisse conciliante. Deux frères, dont l’un (devenu musicien) réussira à surmonter son très lourd handicap physique. Le tout regardé dans le rétroviseur, avec un recul qui n’est pas celui de l’indifférence. Un bel album. Il a du reste donné son nom au sous-titre anglais de l’exposition. «Wonderland». Comme «Alice in Wonderland».

Un univers magique

Il y a beaucoup,beaucoup à voir aux murs. L’abondance aurait pu créer une impression de satiété, de redondance ou pire encore de répétition. Ce n’est pas le cas, même si le musée aurait pu faire avec un peu moins. Le Cartoonmuseum a en effet réussi à refléter de manière éclatée un univers un peu magique. Ce n’est pas pour rien s’il y a aussi là des livres pour enfants de l’auteur. Dans le fond, il n’est pas impossible que Tom soit resté un grand enfant. Un juste retour des choses. Après tout, certains bambins m’ont souvent l’air de petits vieux.

Pratique

«Tom Tirabosco,Wonderland», Cartoonmuseum, 28 Sankt Alban Vorstadt, Bâle, jusqu’au 8 mars. Tél. 061 226 33 60, site www.cartoonmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 17h.

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