Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Carré Vert construit comme abri culturel à côté du Rhône prend l'eau. Les réactions!

La "Tribune de Genève" a soulevé le lièvre. Un lièvre mouillé, ou presque. Les locaux souterrains posent des problèmes alors que les Archives d'Etat vont être enterrées près de l'Arve. Une rivière imprévisible...

Quelques couloirs des corridors

Crédits: Georges Cabrera, Tribune de Genève.

C'est la «Genferei» du week-end. Autrement dit l'erreur à la fois la plus coûteuse, la plus prétentieuse et la plus absurde qui puisse se réaliser dans un canton devenant depuis des années la risée de la Suisse entière. La «Tribune de Genève» a annoncé dans son édition de vendredi, sous les plumes bien informées de Chloé Dethurens et de Caroline Zumbach, que le fameux Carré Vert creusé sur le site d'Artamis (1) pour abriter les biens culturels locaux prenait l’eau. Oh, pas tout à fait! Le Rhône, qui coule à une trentaine de mètres seulement de cet abri, n'a pas encore fait son lit entre les livres et les œuvres d'art. N'empêche qu'il y a déjà de l'humidité, des températures inadaptées et des problèmes de finitions des sols. La chose a pourtant coûté 45 millions, soit 10 de plus que prévu. Il y a des gens qui comptent large. Mystérieusement, Genève prévoit toujours trop peu pour ne pas effrayer les élus. Tout coûte en effet, non moins mystérieusement, bien plus cher qu'ailleurs dans notre ville.

Les deux journalistes de la «Tribune de Genève» ont interrogé les responsables voulus. Tous se sont bien sûr voulus aussi rassurants que possible. Les déménagements vers le Carré Vert ont été interrompus par simple sécurité. Rien de grave n'est arrivé aux objets déjà présents, dont l'intégralité de ceux provenant du MEG, ou Musée d'ethnographie (je nous avais du reste raconté ma visite à leurs dépôts d'Artamis). Les responsables et des solutions se verront cherchés. Pour ce qui est des auteurs des sols défectueux, ce sera un peu difficile. La société locale ayant dirigé ce chantier se trouve aujourd'hui en liquidation. Le Conseil Administratif, exécutif de la Ville, a été prévenu mercredi 6 novembre. Un peu tard. Des bruits parlant de micro-fissures couraient déjà par la cité cet été. Je ne m'en étais pas fait l'écho pour ne pas devenir une nouvelle fois celui qui apporte les mauvaises nouvelles. Et puis, ce n'étaient que des rumeurs! Notons que celles ayant annoncé il y a quelques années des problèmes pour la partie enterrée du MEG lui-même, situé à une centaine de mètres d'une rivière aussi imprévisible que l'Arve, semblent bien avoir possédé des fondements. Mais la chose a vite été étouffée.

Nombreux commentaires

Depuis vendredi, les commentaires ont fusé. Ils ont en commun le fait que ces malfaçons n'étonnent personne. Les Genevois sont habitués au pire. Tout récemment encore, il y avait, étalés dans la presse, les problèmes du Grand Théâtre. Un bâtiment qui sort pourtant à peine de ruineux travaux de restauration ayant duré plusieurs années. Avant il faut citer le CEVA, mais ce train sort du champ culturel. Je me souviens aussi plus lointainement (mais les autorités spéculent beaucoup sur l'oubli) d'une voie de tram où des dalles avaient été posées à l'envers, ce qui avait obligé à recommencer bien des choses... Les questions lancinantes deviennent du coup aujourd'hui: «Pourquoi tant des bévues?», «Comment expliquer ces imprévoyances à répétition?», «Pour quelles raisons les responsables ne tiennent-ils jamais compte des avertissements?» et surtout «Pourquoi toujours à Genève et pas dans un autre canton?» Je viens ainsi de vous dire que le nouveau MCB-a de Lausanne, dont les réserves se situent en bonne logique sous un bâtiment construit sur une pente assez raide, avait été terminé dans les temps et le budget.

Car tout n'a pas encore été dit! Les erreurs vont continuer. Alors que les Nations Unies interdisent l'installation de bibliothèques et d'archives en sous-sol, Genève va persister. Celles de l'Etat, mises en danger par une conservation pour le moins hasardeuse pendant des décennies faute d'un budget décent, vont se retrouver elles aussi souterraines. Cinquante kilomètres linéaires de rayons courront un jour à une trentaine de mètres du lit de l'Arve. La capricieuse rivière dont je vous parlais tout à l'heure. Et ceci en dépit des gens raisonnables. Une correspondante lue sur mon écran rappelait que la commission genevoise des monuments et sites (la CMNS) s'est montrée très méfiante pour le transfert des archive. Elle parlait d'un risque maximal dans un projet mal adapté à l'endroit. Mieux aurait valu des sous-sol situés quelque part dans le canton sur une colline ou un moins une éminence. Surtout au moment où l'on parle à journées faites de l'urgence climatique! Mais la commission n'a comme de juste pas été écoutée. Nous gouvernants savent tout sans même avoir eu besoin de l'apprendre.

Genferei, un mot récent

Pour le moment, nous en restons là. Chacun attend la prochaine «Genferei». Un mot d'origine suisse-allemande qui n'existait pas dans mon enfance. Je sais qu'on ne doit pas dire que c'était mieux avant. On m'en a souvent fait le reproche. Il faut dire que c'était il y a bien quelques années. Aujourd'hui, avec l'avenir qu'on annonce de tous côtés, ces mots passéistes vont fatalement prendre toute leur valeur...

(1) L'ancien site industriel squatté a vu construire par ailleurs un éco-quartier d'une rare laideur. Difficile de faire pire. Mes félicitations aux architectes!

N.B. Le Carré Vert soulève par ailleurs d'autres inquiétudes auprès des conservateurs et commissaires d'exposition. Les objets ensevelis comme si c'était le tombeau de Chéops en ressortiront-il jamais? Il faut tant de permissions et de déplacements que la simple idée d'aller chercher quelque chose à Artamis devient décourageante. Il reste toujours plus simple de descendre chez soi à la cave!

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