Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Le Canada et l'impressionnisme" de l'Hermitage, c'est terminé. Reste toujours le livre

L'exposition ne poursuivra pas sa course, interrompue en mars. Il y a malgré tout le catalogue, conçu comme un véritable cours d'histoire sur un sujet inconnu en Europe.

"Le train en hiver", 1913-1914, de Clarence Gagnon.

Crédits: Fondation de l'Hermitage, Lausanne 2020.

Tout cela est de ma faute. J’ai trop tardé. Lorsque j’ai vu le jour d’ouverture «Le Canada et l’impressionnisme» à la Fondation de l’Hermitage, je pensais avoir le temps. Nous étions le 24 janvier. La manifestation devait rester à l’affiche jusqu’au 24 mai. Le délai semblait confortable. Et puis, tout a basculé le 13 mars. Fermeture immédiate. Nous étions entrés dans cette atemporalité floue et cotonneuse qui dure encore. Sylvie Wuhrmann et son équipe travaillaient bien vite au sauvetage de cet accrochage de luxe, conçu en partenariat avec la Kunsthalle de Munich, le Musée Fabre de Montpellier et le Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa, ce dernier ayant monté la tournée. En avril, la directrice demeurait encore optimiste. Puis le couperet est tombé. On remballe tout, direction Montpellier cet automne. L’Hermitage rouvrira en principe le 4 septembre avec autre chose, «Arts et cinéma». Une nouvelle coproduction internationale. Avec Rouen, cette fois.

Dans ces conditions, pourquoi parler aujourd’hui de «Le Canada et l’impressionnisme»? Pour deux raisons. D’abord, il s’est agi là d’un gros effort du musée privé lausannois pour amener de l’inédit au public romand. Du nouveau dans la continuité puisque, comme Sylvie Wuhrmann l’a bien dit au moment du vernissage: «L’impressionnisme fait partie de l’ADN de l’Hermitage depuis sa fondation par François Daulte en 1984.» Or ce mouvement sans doctrine ni véritables chefs de file a essaimé partout dans la dernière partie du XIXe siècle. Il a connu ses représentants en Turquie, en Scandinavie, au Japon, aux Etats-Unis et même en Australie ou en Nouvelle-Zélande, comme l’a récemment montré pour ces deux derniers pays la National Gallery de Londres. Le Canada faisait en quelque sorte partie du paysage. Il lui apportait quelques touches enneigées.

Le voyage à Paris

Le second motif de cet article est le catalogue, qui fera référence. Il s’agit d’un véritable livre plutôt que d’une liste commentée des œuvres présentées. Différents auteurs (des auteures ou des autrices en général) y sont allés de leur essai. Un texte en général pas trop long. Pas trop spécialisé non plus. Il fallait s’adresser au grand public, qui ne connaît aucun des artistes regroupés dans la sélection pratiquée par Katerina Atanassova. Autant dire qu’il convenait de ne pas lui bourrer le crâne avec des noms et des dates qu’il ne retiendrait pas. Mieux valait lui proposer une approche du sujet en développant quelques points généraux, dont «le paradoxe parisien», le «bord de l’eau», «la jeunesse et l’enfance» ou la place de la femme. Le Canada a vu naître à ce propos de nombreuses artistes au féminin. La fin se devait logiquement montrer le retour au pays. «Peindre le Canada, de l’impressionnisme au modernisme.»

"La jeune glaneuse" ou "Les papillons" de Paul Peel, 1888. Photo Fondation de l'Hermitage, Lausanne 2020.

Dans ces conditions, le catalogue devient le récit éclaté d’une aventure. Comment a-t-il été possible qu’un pays aussi excentré, aussi pauvre et, sans aucune tradition picturale (ce qui n’était pas le cas des Etats-Unis vers 1860!) ait pu donner le jour à trois générations au moins de peintres attirés par la nouveauté? Il leur fallait, après s’être difficilement formés sur place, tenter la grande aventure. Tous l’ont fait en choisissant Paris et non Londres, alors que la plupart étaient anglophones et protestants. C’est dire l’attrait qu’exerçait alors la capitale française et son satellite Giverny, où vivait Claude Monet! Ces migrants s’y sont fait une place. Les Salons français se voulaient accueillant pour les esprits peu rebelles. Mais ils ont vite préféré à la ville (Paris plus Venise) la campagne. La vraie. L’agricole. Pas celle des Parisiens en goguette que l’on voit chez Claude Renoir et qu’on lit dans les nouvelles signées par Guy de Maupassant.

Longue chronologie

Leur retour dans un pays immense et sous-peuplé, où les villes ressemblaient encore à de grosses bourgades (avec des maisons en bois comme en Russie), s’est révélé difficile. Pas sur le plan de l’inspiration. Il permettait un retour bienvenu aux sources. Ce sont les débouchés qui manquaient en fait pour des gens comme Clarence Gagnon, Kathleen Moir Morris, Robert Pilot ou Lawrens S. Harris. Pas de marchands. Encore moins de clients. Très peu de lieux pour exposer, en plus. Ces pionniers étaient retombés en revenant au Canada natal dans une sorte de préhistoire commerciale. Leur renom n’a été que tardif, avant de déboucher aujourd’hui sur une cote locale qu’on peut estimer un brin nationaliste.

"Brise d'été" de Clarence Gagnon, 1907. peint à Dinard. Photo Fondation de l'Hermitage, Lausanne 2020.

Etaient-ils des retardataires, ainsi qu’on aurait tendance à l’estimer? De simples suiveurs? Oui et non. La vraie histoire de l’impressionnisme, mouvement vraiment révolutionnaire, reste en fait courte. Elle va des prémisses des années 1860 au dernier salon du groupe originel en 1886. La reconnaissance est vite venue. En 1912, Edgar Degas fait partie des peintres vivants les plus chers du monde. A ce moment-là, Renoir ou Monet produisent encore dans leur foulée, alors que le cubisme redescend déjà la pente. Il ne faut pas oublier que les baigneuses adipeuses du premier sont postérieures aux «Demoiselles d’Avignon» de Picasso. Alors qu’importe si David B. Milne donne son «Arbre tordu» en 1912 et Clarence Gagnon son «Train en hiver» (qui faisait l’affiche à Lausanne) en 1913-1914! La longue et détaillée chronologie de l’impressionnisme au Canada dressée par Julie Nash et Krista Broeckx en fin de catalogue peut ainsi partir de1880, année de la naissance de l’Académie des arts du pays, pour se terminer en 1930 avec une exposition du Groupe des Sept, fondé en1913. Le plus important des mouvements locaux.

Découvrir le blanc

Reste la question la plus importante. La plus dérangeante. Celle dont la réponse se révèle la plus personnelle. Que vaut tout ça, autrement dit les quelques 130 toiles qui se voyaient présentées sur les quatre étages de l’Hermitage? La réponse demeure bien sûr une affaire de goût. Le mien ne porte pas l’impressionnisme au pinacle. Il me semble souvent s’agir d’une peinture pour mémères (sans connotation d'âge ou de sexe). Jamais dérangeante. Trop jolie. Résolument peu intellectuelle. Les Canadiens me semblent souvent tombés dans ces travers. Avec moins d’habileté. De métier. D’assurance, surtout. Leurs réalisations en France tombent volontiers dans le sous-produit. Ces gens s’affirment mieux à leur retour, avec des sujets neufs. La neige a en effet mis du temps avant de devenir un thème pictural. Il a fallu inventer le blanc, qui est en réalité gris, rose ou bleu. Il y a ainsi des réussites, mais un peu mineures, chez Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, Laeren S.Harris ou Kathleen Moir Morris. L’ensemble ne m’a pas pas moins paru documentaire. Maintenant, je sais à quoi ressemble la peinture canadienne entre 1880 et 1930. C’est bon! Je dirai même que c’est fait.

Pratique

Le catalogue «Le Canada et l’impressionnisme, Nouveaux horizons» a paru aux Editions 5Continents en collaboration avec le Musée des Beaux-arts du Canada. Dirigé par Katerina Atanassova, il comporte 296 pages grand format.

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