Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le cadre dans tous ses états s'invite à la Collection lausannoise de l'art brut

La directrice actuelle a donné carte blanche à son prédécesseur Michel Thévoz. Celui-ci s'est concentré sur les limites données par les créateurs à leurs tableaux et dessins.

Quand le cadre tient la vedette. Une pièce de Scottie Wilson.

Crédits: Scottie Wilson, Collection de l'art brut, Lausanne 2020.

Vu du dehors, c’est tout noir. La Collection de l’Art brut reste cependant ouverte pour le moment. Il faut donc prendre son courage (et la poignée de porte) à deux mains pour pénétrer, comme par un sas, dans ce temple lausannois de la création singulière et plurielle. Je crois permis de voir dans cette clef d’accès un symbole. La suite du parcours se révèle en effet normale. Vous payez. Vous entrez dans l’immense salle taillée dans une dépendance de Beaulieu, une maison de maître du XVIIIe ayant survécu sans son parc. Heureusement que les salles ne donnent pas sur l’extérieur! Vous sauriez autrement ce que signifie «un site naturel dégradé». La façade principale bute sur un mur de parc, en forme de cour de prison, pour personnes du troisième et quatrième âge!

Michel Thévoz voit des cadres jusque dans les broderies d'Ofelia Valeiras. Photo Ofelia Valeiras, Collection de l'art brut, Lausanne 2020.

Mais nous ne sommes pas là aujourd’hui pour parler de patrimoine construit. La Collection de l’art brut propose une nouvelle exposition temporaire, un temps retardée. Elle résulte d’une carte blanche offerte par la directrice Sarah Lombardi à son lointain prédécesseur Michel Thévoz. Le Vaudois a en effet préludé, non pas à l’après-midi d’une faune (1), mais à l’inauguration de l’institution. Il s’agissait alors de donner une forme architecturée à l’ensemble offert par Jean Dubuffet, qui demeurait encore vivant (2). Le musée a ainsi pu ouvrir ses portes à la surprise générale en 1976. L’art brut n’avait pas encore trouvé ses lieux publics. La présentation se faisait sur des murs très sombres, une innovation hérétique en ces temps de «white cube» obligatoire. Bref. La Collection, que Thévoz dirigera jusqu’à sa retraite en 2001, sortait du cadre.

Une contradiction avec l'art officiel

C’est précisément au cadre que l’historien de l’art a décidé de consacrer aujourd’hui sa «carte blanche». Une contradiction de plus. Elle ne se voit pas relevée, tant Michel Thévoz prend ses distances par rapport à une création artistique «normale», jugée décadente et commerciale. L’exposition se visite en effet alors que le cadre a disparu (sans que le public le remarque vraiment) des musées d’art contemporain. Souvent gigantesques, les toiles ont perdu cette zone-tampon placée entre l’œuvre et le mur quelque part dans les années 1970 (3). Trop bourgeoise. Trop frivole sans doute. Notez que j’ai bien vu une fois, en Italie, un Jean-Michel Basquiat pris dans une moulure simili Louis XV dorée. Mais normalement il n’existe plus rien pour apprivoiser les œuvres. Un fait correspondant à une époque minimale, où tout ou presque doit se voir jeté à la poubelle.

Une réalisation en forme de collage du Russe Alexsander Lobanov. Photo Alexsander Lobanov, Collection de l'art brut, Lausanne 2020.

Les artistes bruts, qu’ils soient ceux retenus en leur temps par Jean Dubuffet ou adoubés par la suite selon des critères compliqués, restent en revanche fidèles à ces délimitations. Ils les apposent sur leurs peintures et dessins eux-mêmes. D’où le hiatus dont je vous parlais plus haut. Michel Thévoz a voulu «une réflexion sur une des normes transcendantales de notre culture» avec du retard. Quand il nous dit: «Le cadre est devenu à ce point coextensif à notre sensibilité et à notre entendement que nous n'avons plus le recul qui nous permettrait d'en prendre conscience», il devrait mettre la phrase à l’imparfait. Les jeunes générations ont perdu l’habitude des moulures et des dorures. Ou plus exactement, elles sont devenues historiques pour elles.

Oeuvres du musée

L’ancien directeur a pioché dans les réserves, immenses, d’un musée ayant peu a peu conquis presque toute la maison Beaulieu. Pour deux grandes salles du second étage, sous les combles, il a tiré de quoi remplir ce que j’appellerais des cases intellectuelles. Le cadre possède pour les créateurs invités des fonctions différentes. Voire antagonistes. Il peut aussi bien se révéler «centrifuge que centripète», «protecteur ou invasif», «sublimateur ou parodique», «marginal ou nucléaire», «modérateur ou discriminant». Autant dire qu’il joue tous les rôles dans ces œuvres anciennes (Emile Josome Hodinos travaillait en plein XIXe siècle), modernes ou même actuelles. C’est l’occasion de le vérifier avec des stars de l’art brut dont Aloïse Corbaz ou Josef Wittlich (qui fait l’affiche) aussi bien qu'en compagnie d'inconnus. L’essentiel reste qu’il y en ait un quelque part. Le cadre tient ici du plus petit dénominateur commun possible.

Michel Thévoz lors du montage de l'exposition. Photo Jean-Christophe Bott, Keystone.

Théorique, un brin professorale, l’exposition offre le mérite de beaucoup donner à voir. Elle permet aussi d’entendre Michel Thévoz, présent sur un moniteur grâce au long film tourné au moment de la mise en chantier de l’exposition. Une chose importante. Thévoz parle bien. Clairement. Simplement. Avec même parfois un certain humour. Une chose qui disparaît dès qu’il passe à l’écriture. L’universitaire ressort alors de manière insupportable. Mister Hyde a remplacé le docteur Jekyll. Il faut dire qu’à 84 ans Thévoz reste le pur produit d’une génération structuraliste, incapable de ne pas jargonner.

Un livre aux Editions de Minuit

La chose se révèle d’autant plus insupportable qu’il s’agit avec l’art brut de donner une parole à ceux qui en demeurent souvent privés. En agissant ainsi, les intellectuels donnent l’impression de gloser par dessus la tête des intéressés, et d’une certaine manière les snober. Allez voir l’exposition! Pour ce qui est du livre «Pathologie du cadre, Quand l’art brut s’éclate», paru aux Editions de Minuit (celles qu’on lit en cas d’insomnie) de Michel Thévoz, je resterais plus circonspect. J’avoue n’y avoir à peu près rien compris. Mais il faut dire que passé la page 20, j’ai cessé de vouloir dissiper ces brouillard de mots. Pour moi, le brouillard sert à empêcher de voir.

(1) Une allusion à Mallarmé et Debussy, of course!
(2) Jean Dubuffet est mort en 1985.
(3) C’est l’époque où le Kunstmuseum de Berne a enlevé tous les cadres de ses tableaux anciens ou impressionnistes, remis depuis.

Pratique

«L’art brut s’encadre», Collection de l’art brut, 11, avenue Bergières, Lausanne, jusqu’au 25 avril 2021. Tél. 021 315 25 70, site www.artbrut.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Attention aux Fêtes! En principe, les musées vaudois restent ouverts. «Pathologie du cadre, Quand l’art brut s’éclate», de Michel Thévoz, paru aux Editions de Minuit, 160 pages.

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