Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le CACY d'Yverdon propose avec "Libres" une réflexion sur toutes les prisons

Vingt-et-un artistes internationaux ont été invités. Il ne s'agit pas de montrer la production des détenus. La manifestation se prolonge en ville, à Orbe et à Vallorbe.

Piranèse sur les murs et la maison-boulet de Céline Cadaureille.

Crédits: 24 Heures.

La prison est un sujet qui interpelle les commissaires d’exposition depuis plusieurs années. Sur le plan intellectuel, bien sûr! Le Musée de laCroix-Rouge (et du Croissant-Rouge) a ainsi proposé à Genève le sujet au printemps 2019, alors qu’il était encore dirigé par Roger Mayou. Mais il y a aussi les versions art contemporain, ce dernier s’emparant aujourd’hui de tous le sujets de société. Les plasticiens sont devenus nos nouveaux philosophes, nos nouveaux penseurs ou nos nouveaux gourous. Du moins ils le croient, souvent encouragés par les commissaires chargés des présentations en musées ou dans les centres d’art.

La prison se réinvite donc au Centre d’art contemporain d’Yverdon, ou CACY. Enfin, plus ou moins... Avec «Libres», qui en semble l’antithèse, le sujet s’est vu considérablement dilaté. La notion d’emprisonnement ne s’arrête pas aux barreaux. Il existe d’autres formes d’existences carcérales. On peut se senti remprisonné dans son corps. Au sein de sa famille. Par la surveillance informatique. Ou sous le coup de la solitude. Au thème principal vont donc s’adjoindre au CACY des variations. Céline Cadaureille propose une «Maison boulet» témoignant d’une violence domestique ou d’une monotonie familiale effrayante. «Windows» de Moumen Bouchala dénonce des «big brothers» à la fois réels, mais toujours invisibles et du coup un peu fantasmés. Ses fenêtres ne s’ouvrent sur aucun air du large. Orianne Castel montre pour sa part des carnets minimalistes, où les lignes forment des grilles. Il existe partout (et de plus en plus, d’ailleurs!) des restrictions aux libertés, qu’elles soient d’expression ou de mouvement. Pensez au nombre de fois par jour où vous devez désormais présenter votre code!

Au centre, l'incarcération

L’essentiel de l’exposition proposées par Barbara Polla et la directrice des lieux Karine Tissot (qui, travaillant sur le même sujet, ont préféré unir leurs forces) touche cependant à la prison elle-même. Autrement dit au système punitif inventé au XVIIIe siècle afin de remplacer le châtiments corporels. Cette prison-là se voulait une amélioration. Une humanisation. Le lieu en temps quel tel existait depuis la nuit des temps. Cachots, bagnes ou culs de basse fosse. Il se voyait maintenant transformé par une stricte organisation, aujourd’hui très contestée. Avec toutes les contradictions que cela suppose, comme pour toutes les entreprises humaines. Si certains condamnent la prison comme inutile et effrayante, en créant des organisations et des comités de soutien aux gens incarcérés, d’autres en réclament davantage chaque fois qu’un crime horrible se voit commis. Ou tout simplement parce qu’ils viennent, personnellement, de subir un préjudice.

Au fond, les photos de Klavdij Sluban. Photo CACY, Yverdon-les-Bains 2019.

La plupart des œuvres retenues par les deux commissaires traitent donc de la prison. Notons cependant une chose. Un seul des vingt-et-un invités, Napo, se trouve actuellement dans un établissement de ce type. En Suisse, d’ailleurs. Il y poursuit un œuvre commencé avant sa condamnation. Le but de «Libres» n’est en effet pas de montrer l’art en prison, comme d’autres musées ou galeries l’ont déjà fait. Pensez aux 150 poupées Katchina confectionnées par des détenues genevoises et présentées en 2018 chez Anton Meier. Il s’agit bien ici de proposer une réflexion d’artiste sur une situation donnée, qu’il ait été ou non confronté à des prisonniers réels. Les célèbres gravures de Piranèse, contemporaines de la première réflexion sur les prisons au XVIIIe siècle, constituent ainsi de purs fantasmes. De sont des images de romans noirs.

Une réalité crue

Certaines pièces présentées au CAC relèvent cependant de la réalité la plus crue. Cela vaut aussi bien pour les extraordinaires photos en noir et blanc de Klavdij Sluban montrant des adolescents russes au mitard que pour la vidéo de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige. Des anciens du camp de Khiam, au Liban (démanteké en 2000), racontent comment ils ont pu moralement survivre en confectionnant dans la clandestinité de menus objets. Nous sommes ici loin des métaphores, toujours un peu cérébrales. Un os pour symboliser, comme le fait ici Pavlos Nikolakopoulos (que d’os!), «la trahison des hommes entre eux, les erreurs judiciaires, les laissés pour compte, gisants au sol», par exemple. Moi je veux bien. Mais le visiteur que je suis a ici l’impression de se retrouver face à un artifice, alors que d’autres vérités se font criantes.

Le CACY de Karine Tissot ne serait pas le CACY sans deux éléments annexes. D’abord, comme de coutume, l’exposition sort des murs, eux aussi un peu étroits, du rez-de-chaussée de l’Hôtel de Ville. Il y a une extension au Musée du fer et du chemin de fer à Vallorbe. Une autre dans La Tournelle d'Orbe. D’autre lieux dans Yverdon même. Sylvie Fleury a ainsi lâché d’une tour du château une échelle de draps incarnant comme il se doit l’évasion. Sarah Carp raconte sans délivrance l’histoire de ses deux douloureuses maternités au Théâtre de l’Echandole. Isolation extrême. Culturel ou non, un Centre se doit de rayonner.

Le rose P-618

L’autre caractéristique du CACY, c’est le sens de la mise en scène. Un propos ne se suffit pas. Il s’agit encore de l’ordonner. De le donner en spectacle. L’idée de base peut ici sembler étrange. Les murs sont en partie roses, comme pour une villa de Jayne Mansfield. Rien ici d’incongru cependant! Inventé en 1979 par le Dr Alexander G. Schauss, le P-618 posséderait des effets tranquillisants. Il remplacerait presque certains médicaments. Aussi utilise-t-on beaucoup cette teinte pour calmer les détenus, même si l’effet n’est pas toujours avéré. Pensez aux révoltes de prison…Toujours est-il que ce rose assez vif produit ici tout son effet. Esthétique, cette fois. Et moi qui en était resté au vert d’eau pour me sentir tranquillisé!

Pratique

«Libres», Centre d’art contemporain, place Pestalozzi, Yverdon-les-Bains, jusqu’au 9 février. Tél. 024 423 63 80, site www.centre-art-yverdon.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 12h à 18h.

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