Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le cabinet graphique de l'ETH se penche sur les heurs et malheurs de la corniche en architecture

Le "Poly" de Zurich propose une exposition sur un élément essentiel de l'art de bâtir jusqu'au modernisme. L'entablement donne du style et du signe.

Une gravure du Maître GA, vers 1535. Elle fait l'affiche.

Crédits: ETH, Zurich 2021.

Tout était naguère question d’encadrement dans la vie. En Suisse, il y avait l’école, puis l’armée et enfin les syndicats pour vous maintenir dans le rang. Vous me direz qu’il n’en reste pas grand-chose. Tout se décorsète pour les optimistes. Tout se délite pour les pessimistes. La vérité doit comme toujours se situer quelque part entre les deux.

En architecture, la notion d’encadrement a aussi pris du plomb dans l’aile. Un grand responsable au départ. Il s’agit d’Adolf Loos (1870-1933). Ce dernier, qui n’était pas précisément un rigolo, a écrit «Ornement et crime» en 1908. Rien ne devait subsister d’inutile ou de simplement décoratif dans la construction. C’était tourner non seulement le dos à l’historicisme alors ambiant, mais à des siècles d’art de bâtir. Il s’était écrit depuis l’Antiquité des tonnes de choses, souvent avec illustrations, sur la beauté d’une corniche, l’élégance d’un fronton, la fonction d’un entablement ou le déroulé d’une frise. Certains théoriciens avaient même voulu fixer des règles en la matière. Il existait ainsi pour tout la bonne hauteur et les bonnes proportions. A respecter, bien sûr!

Plus simple et moins cher

Depuis Adolf Loos et ses disciples, les maisons ne possèdent donc plus de corniches. Ces éléments servaient pourtant aussi à freiner leur inexorable détérioration. A la nouvelle esthétique s’est ajouté un attrait assez vil pour les bas coûts. Les plus beaux immeubles du «moderne international» (comme on dit «cuisine internationale») eux-mêmes sont restés vierges de tout décor… jusqu’à ce qu’on arrive dans les années 1980 au «post-moderne». Des hommes (désolé, il y avait alors fort peu de femmes en architecture) comme le Tessinois Mario Botta ou l’Américain Michael Graves sont ainsi revenus à un vocabulaire que l’on croyait disparu. Le post-modernisme a aujourd’hui pris du plomb dans l’aile. Tout lasse. Tout passe. Nous en arrivons à l’ego des fameux «gestes architecturaux».

C’est cette histoire que raconte plus ou moins à Zurich la Graphische Sammlung de l’ETH, autrement dit celle du Polytechnique. Une institution soit dit en passant logée dans de fort beaux bâtiments de pierres grises richement sculptés des débuts du XXe siècle. Nous nous situons bien sûr ici dans un cabinet de gravure et de dessin. L’exposition n’en traite pas moins un sujet lié à la théorie et à la pratique d’un art ne se prenant pas pour la queue de la cerise, l’architecture. Autant dire que l’accrochage comporte certes des estampes, des dessins et des livres, mais aussi des fragments détachés et des photos. Ces dernières vont jusqu’à la démolition, qu’un reste de pudeur appelle de nos jours la «déconstruction». Chicago s’est ainsi débarrassé au marteau-piqueur de ses gratte-ciel Art Nouveau au grand scandale des défenseurs du patrimoine dans les années 1960 et 1970.

Un propos théorique

L’exposition part moins des œuvres que d’idées générales. Elle ne se révèle pas pour rien issue des réflexions de Maarten Delbeke, qui enseigne la théorie de l’architecture à l’ETH. Un monsieur qui a travaillé en collaboration avec Linda Schädler, responsable du Cabinet graphique. La chose explique un nombre d’emprunts inhabituel pour la maison, qui roule en temps ordinaire sur son fonds propre. Il s’agit en effet d’illustrer un propos allant en dix-sept cases, de «la crise de la corniche» à la perception qu’on peut aujourd’hui avoir de cette dernière. Un itinéraire à étapes multiples, qui tient compte de la technique comme de l’image ou du fonctionnel. Le grand jeu pour des bâtiments qui devaient jadis se révéler à la fois beaux et durables, tout en donnant du signe aux spectateurs et aux simples passants.

L’accrochage, qui commence comme toujours dans les couloirs de l’ETH, n’apparaît du coup pas chronologique. Il suit le discours, de l’amplification de la corniche avec les ténors du baroque (Bernini, Borromini…) à son rejet total vers 1910 par une personnalité aussi éminente que Frank Lloyd Wright. Un homme qui n’était pas un marrant non plus. Il ne s’agit pas pour les deux auteurs de l’exposition de défendre un point de vue. Le but de «Die unterschätzte Horizontale» se veut neutre. Il s’agit en fait de raconter une histoire vieille de plus de deux mille ans. Une histoire qui ne se décrypte pas forcément de manière aisée. Mais il faut préciser que le public de la Graphische Sammlung reste quintessencié. Motivé. Instruit. Autant dire qu’il en a vu d’autres!

Prêts rares

A condition de se donner un peu de peine, l’ensemble se révèle cependant séduisant. Il y a notamment là une étonnante mise en abîme, avec les grandes feuilles tracées dans les années 1860 par le bureau du grand Gottfried Semper (1803-1879). L'Allemand construisait alors à Zurich le premier «Poly», qui existe toujours. J'ai noté au passage quelques œuvres marquantes pour l’histoire de l’art. Je suis ainsi demeuré surpris que Florence ait prêté (et dans les temps, ce qui se fait rare avec les Italiens!) le grand manuscrit théorique illustré du Siennois Francesco di Giorgio Martini (1439-1502). Souvent cité, ce gros ouvrage se voit cependant rarement montré. C’est l’occasion ou jamais!

Pratique

«Die unterschätzte Horizontale», ETH, Graphische Sammlung, 101, Rämistrasse, Zurich, jusqu’au 14 novembre. Tél. 044 632 40 46, site www.eth.ch Ouvert tous les jours de 10h à 16h45. Entrée gratuite.

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