Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le cabinet graphique de l'ETH de Zurich montre les débuts de Franz Gertsch

Le Bernois a fêté ses 90 ans. A cette occasion, ce lieu un peu caché dans le Poly propose des oeuvres exécutées alors que le futur graveur avait 10, 20 ou 30 ans.

Portrait d'un ami, 1948. Gertsch a alors 18 ans.

Crédits: Franz Gertsch, photo fournie par l'ETH, Zuirch 2020.

L’événement a eu lieu le 8 mars. Il n’a pas fait la Une des journaux. Franz Gertsch ne possède pas le statut de monument national de Pierre Soulages. Et 90 ans, ce n’est tout de même pas 100! L’ETH (autrement dit l’Ecole polytechnique) de Zurich n’en a pas moins réagi. Il faut dire qu’il abrite pour des raisons m’échappant l’un des principaux cabinets d’art graphique de Suisse avec le Kunstmuseum de Bâle, le Musée Jenisch de Vevey ou (mais cela ne se verra bientôt plus) le MAH genevois. Un ensemble bien plus important que le Kunsthaus de la ville, qui ne s’occupe par ailleurs pas d'estampes mais des seuls dessins. A chacun ses domaines. La direction de l'ETH a donc décidé de faire cet automne une exposition en collaboration avec l’artiste.

Un artiste au trait volontairement presque naïf. Photo Franz Gertch, photo fournie par l'ETH, Zurich 2020.

Pourquoi «avec» Gertsch? D’abord par courtoisie. Ensuite parce que le sujet le nécessitait. La haute école, où travaillaient cette fois Linda Schädler et Alexandra Barcal, a en effet choisi un thème nouveau. Si j’ose dire! Il s’agissait en effet de montrer pour une fois les débuts du Bernois, en commençant par les gouaches hodlériennes qu’il produisait à 10 ou 11 ans. Autrement dit des choses que seul le peintre et graveur pouvait avoir gardées par devers lui. Il fallait qu’il ouvre aux deux commissaires ses archives. Dieu merci, l’homme semble avoir presque tout conservé. Il ne fait pas partie de ces créateurs estimant qu’il faut un jour brûler la production entière des débuts afin de pouvoir se régénérer! De tels bûchers, finalement de vanité, se révèlent plus fréquents qu’on l’imagine.

Un aspect insoupçonné

«Looking Back» nous présente du coup un Gertsch non seulement inconnu, mais insoupçonné. Le visiteur ne sachant rien de ce qu’il voit, le visiteur ingénu donc, éprouverait la plus grande peine à attribuer ces gravures (en majorité sur linoléum) en noir et blanc et ces quelques dessins. Quel rapport avec le futur auteur de xylographies (gravures sur bois) géantes, où la couleur unique joue un si grand rôle? C’est un autre artiste, qui se cherche et parfois se trouve. Le Bernois reste alors un homme de la ligne, au style volontairement un peu naïf. Celui que cultivent nombre d’illustrateurs. Gertsch a du reste donné dans les années 1950 plusieurs livres, que le public se retrouve appelé à consulter électroniquement (après s’être lavé les mains, bien entendu!). Il y a alors chez lui beaucoup de cerfs de contes de fées et tout un développement sur le thème de «La Belle et la Bête», relancé par le film de Jean Cocteau en 1946.

Franz Gertsch. Photo Tribune de Genève.

L’exposition s’arrête peu après 1960. L’artiste va ensuite opérer sa grande révolution culturelle. Il y a aura d’abord la peinture avec des sujets tirés de la «Szene» alternative suisse alémanique, si vibrante dans les années 1970 (1). Sexe et rock and roll. Puis viendront dès 1980 les énormes gravures, exécutées d’après des planches travaillées dans une sorte de criblé nécessitant de leur auteur un temps infini. C’est ce que l’on montre en temps normal de Gertsch, comme dans ses rétrospectives du Kunsthaus de Zurich ou du Jenisch de Vevey (ou à Genève la galerie Skopia). Il faut dire que nous sommes ici face à un art muséal, bien loin du caractère intime, et presque timide, des pièces proposées dans la salle désuète, aux colonnes en fonte, de l’ETH.

Manque de visibilité

Cette présentation à l’ancienne apparaît réussie. Un seul problème. Le lieu souffre d’un terrible manque de visibilité. Il se situe «quelque part» dans le dédale du Poly. Sa direction a pourtant amélioré les choses. L’exposition ne reste plus fermée le week-end, comme naguère. Son visiteur n’a plus à errer dans le bâtiment pour trouver la bonne salle. Une porte latérale, à gauche, débouche tout de suite sur le cabinet d’art graphique. Il y a même des indications dans la rue. Reste que comme pour le magnifique musée archéologique de l’Université voisin (de somptueux vases grecs, d’extraordinaires reliefs assyriens), le public demeure intimidé. Il ne vient pas. La preuve! La pandémie limite le cabinet de l’ETH à une jauge de quinze personnes. Je suis demeuré seul, et un dimanche, à regarder «Looking Back». C’est à se demander si quelques présentations extérieures, au Kunsthaus par exemple, ne seraient pas nécessaires à titre de «teaser» ou plutôt de lancement…

(1) Gertsch a au précédent fait quelques essais peints ressortant du Pop Art.

Pratique

«Looking Back», ETH Graphische Sammlung, 101, Rämistrasse, Zurich, jusqu’au 15 novembre. Tél. 044 632 40 46, site www.e-gs.ethz.ch Ouvert tous les jours (du lundi au dimanche, donc!) de 10h à 16h45. Entrée libre.

Un chat de Gerstsch avec l'un des premiers essais de couleur unique. Photo Franz Gertsch, fournie par l'ETH, Zurich 2020.

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