Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Cabinet des arts graphiques genevois risque de se faire démanteler sous peu

L'exposition actuelle serait la dernière à la promenade du Pin. Réaménagé à grands frais plusieurs fois, le lieu serait abandonné. Quid des énormes collections?

Le bâtiment de la promenade du Pin.

Crédits: Tripadvisor

Installé à la promenade du Pin dans le même immeuble qui accueille la Bibliothèque d’art et d’archéologie (aujourd’hui dépourvu de directeur ou de directrice), le Cabinet des arts graphiques forme déjà en lui-même un bricolage. A la fin de l’ère Cäsar Menz comme directeur des Musées d’art et d’histoire (MAH) ont été autoritairement regroupés sous ce nom le Cabinet des estampes et celui des dessins. Le premier terminait ainsi, dans une fusion digne des pires accords économiques, une prestigieuse carrière en solo. Il avait peu à peu acquis son autonomie sous la direction de Rainer Michael Mason, puis de Christophe Cherix. Mais pas son indépendance, hélas! Si l’Ariana a obtenu sous le règne de Patrice Mugny à la Culture sa pleine liberté (je devrais peut-être dire aujourd’hui sa «décolonisation»!), le Cabinet était ainsi resté dans le giron des Musés d’art et d’histoire (MAH). Un simple département.

Je n’oserai pas dire que c’était le début de la fin, mais il y a vite eu de ça. Le Cabinet s’est rabougri sous la direction de Christian Rümelin, qui semble par ailleurs connaître  des problèmes de contacts avec ses collaborateurs, pour ne pas dire d'énormes frictions. Le nombre d’expositions «autorisé» au Cabinet par le directeur Jean-Yves Marin s’est ensuite vu ramené à deux, alors que l’homme n’avait pas cessé de nous vanter es richesses de son fonds de quelque 350 000 pièces. Interdit d’en faire davantage, alors que de telles manifestations n’auraient (presque) rien coûté! Le MAH dispose en effet d’équipes techniques permanentes, régulièrement sans travail. L’institution préfère en général passer des commandes de décors à l’extérieur.

Dans le flou

Ce n’était sans doute pas assez. Ou plutôt trop. L’actuelle exposition «L’eau forte est à la mode» à la promenade du Pin, qui fait l’objet d’un article hier dans cette chronique, serait la dernière à la promenade du Pin. Je dirais bien «serait». Conditionnel. Si la chose semble sûre, elle n’est jamais devenue officielle. On aime le flou dans le musée qui se veut en mouvement sous la récente direction de Marc-Olivier Wahler. Reste que l’équipe du Cabinet n’est par ailleurs pas au top. La collaboratrice ayant accompli de notoriété publique le gros du travail préalable sur «L’eau-forte est à la mode» se retrouve aujourd’hui mutée dans un autre service, ce qui permet à Christian Rümelin de signer seul le beau catalogue et le commissariat. La dame se voit juste citée à la fin des remerciements donnés sous forme alphabétique. Ce départ n’est pas vraiment compensé par l’arrivée de Bénédicte de Donker, suite aux problèmes récurrents de cette ex-conservatrice en chef avec ses subordonnés des arts décoratifs. Il y a là une visible volonté d’étouffement, même s’il semblerait que le Cabinet obtienne deux petites salles au premier étage du MAH en compensation. Un croupion.

Que vont devenir les salles de la promenade du Pin, qui ont subi ces vingt dernières années au moins trois coûteuses campagnes de travaux? Autre mystère. Des bureaux sans doute, vu que l’institution tient toujours davantage d’une administration en roue libre, pour ne pas dire d’un atelier protégé. L’étage supérieur du 5, promenade du Pin suffit pour les locaux d’un Cabinet ne faisant plus rien qu’inventorier (1). Il y aura du coup peu de chances pour que le public voie des ensembles patrimoniaux, ou inédits, au MAH. Cela dit, rien n’était déjà fait pour certains d’entre eux. Musicien, spécialiste du Japon, ce qui l’avait fait diriger les Collections Baur, Frank Dunand (que j’aimais beaucoup) leur avait ainsi légué une belle collection, curieusement européenne. Elle a prestement fini dans un tiroir. Un exemple parmi d’autres du dédain manifesté au MAH pour les enrichissements. Il aura fallu l’estampe est à la mode» pour que sortent certains des Whistler donnés par la succession Adriaan van Ravesteijn en 2016.

Une lettre à signer

Devant cette démission, cet abandon, ce renoncement deux lettres ont été écrites. Envoyée au Conseil municipal, la première (datée du 14 juillet et restée jusqu'ici sans réponse) émanait à juste titre de Rainer Michael Mason. L’ancien directeur du Cabinet des estampes (c’était avant la fusion) s’inquiétait à juste titre d’un démantèlement ne disant pas son nom. D’une disparition dans le silence. L’autre missive va partir du côté de Marc-Oliver Wahler. Elle sera cette fois collective, regroupant d’anciens membres du Cabinet et des spécialistes suisses de la gravure. Plus les personnes intéressées voulant bien signer. Le document reste ouvert. Il s’agit de mettre le nouveau directeur devant ses responsabilités. Tenant un double langage, ne parle-t-il pas par ailleurs de respect des collections, sur lesquelles il s’agit de travailler? Dans sa préface au catalogue de «L’eau-forte est à la mode», MOW fait ainsi mention d’une «série de donations importantes» ayant «permis de compléter la collection jusqu’à récemment.» C’est du reste l’occasion d’apprendre l’existence d’un fonds anglais donné par Peter Hartmann, dont il n’a jamais été question jusqu’ici.

On verra comment réagit (ou ne réagit pas) le récipiendaire. A mon avis, il ne se passera rien. La politique du MAH est devenue celle du ventre mou. Il n’y aura en tout cas pas d’électrochoc. L’estampe risque ainsi de se faire lentement oublier en prenant la poussière dans deux petits cabinets du premier étage. Pour en voir davantage, il faudra aller au Musée Jenisch de Vevey. Ce dernier a pour sa part transformé son «Cœur», aménagé sans grand succès lors de la rénovation de 2012, en Pavillon (permanent) de l’estampe. Il faut dire que le bâtiment abrite le Cabinet cantonal et diverses fondations spécialisées. Un ensemble magnifique, de format nettement plus restreint que celui de Genève. Plus qualitatif que quantitatif, donc. A ce propos, une bonne nouvelle, pas encore officielle. Le Cabinet, qui était resté sans tête depuis le départ pour Lausanne de Laurence Schmidlin, s’est enfin trouvé au bout de trois ans une nouvelle directrice. Il s’agit de Stéphanie Guex. Elle connaît bien la maison pour y avoir déjà travaillé.

(1) Dans "Le Courrier" du mardi 8 septembre, MOW se veut cependant rassurant. Il assure vouloir maintenir des expositions à la promenade du Pin en plus de celles dans les deux cabinets du MAH. Le directeur n'a cessé de dire le contraire à se collaborateurs... Tout est décidément bien compliqué dans la grande maison, qui tient un peu de l'asile. J'ai donc maintenu mon texte tel quel.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."