Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Bündner Kunstmuseum de Coire expose les panoramas de Giovanni Giacometti

Entre 1897 et 1914, l'artiste grison a conçu des peintures en largeur évoquant le paysage cantonal. Beaucoup d'entre elles ont été réunies pour l'occasion.

Fragment d'un panorama très, très en largeur. La brebis est un héritage symboliste de Segantini.

Crédits: Bündner Kunstmuseum, Coire 2021.

Je savais que le Bündner Kunstmuseum de Coire voyait grand. Son extension entre 2014 et 2016 par le Bureau Barozzi/Veiga (le même qui a signé depuis le MCB-a de Lausanne) constitue une réussite. Elle correspond à ce que je pourrais appeler un développement naturel. Je viens d’apprendre que l’institution, depuis longtemps dirigée par Stephan Kunz, savait également voir large. La preuve en était simple à administrer. Depuis quelques jours, le musée propose les panoramas de Giovanni Giacometti. Il ne s’agit pas toujours là de tableaux XXL. Nous ne sommes pas dans le hall d’une gare de chemins de fer. Mais les toiles en Technicolor et CinémaScope retenues pour cette exposition font toutes voir au visiteur du pays.

L'aspect publicitaire pour un hôtel l'emporte parfois... Un centre de triptyque. Photo Bündner Kunstmuseum, Coire 2021.

Cette présentation temporaire a été conçue pour marquer le retour sur les murs du Bündner Kunstmuseum du «Panorama de Muottas Muragi», livré à sa commanditaire en 1898. Un dépôt de longue durée d’une collection privée. Une majorité des œuvres présentées dans l’extension nouvelle appartient du reste à des particuliers. Le «Muottas Muragi» date des débuts de l’artiste grison, né en 1868. L’artiste se trouvait encore sous la houlette de Giovanni Segantini, l’apatride installé en plein nature helvétique. Ce dernier va du reste l’enrôler dans l’immense panorama qu’il mitonnait pour l’Exposition Universelle de Paris 1900. Celle qui devait être vue par 50,8 millions de visiteurs. Un record longtemps inégalé. On sait ce qui advint pas la suite. Segantini devait mourir subitement en 1899. Giacometti terminera ses toiles en chantier, les cosignant honnêtement. L’une d’elle, tout en largeur bien sûr, se trouve du reste dans l’actuelle exposition grisonne. La manière des deux artistes se révèle alors au diapason. Accord parfait. Difficile de déterminer de qui sont ces touches virgulées, typiques du divisionnisme à l’italienne.

Des particuliers et des hôtels

Mis sur orbite pas ces essais concluant, Giacometti va se faire durant des années une spécialité de représentations alpestres destinées tant à des privés pour leurs demeures montagnardes qu’aux décors des grands hôtels. Ces derniers champignonnaient alors dans un canton en plein développement touristique. La maison Koller de Zurich a ainsi pu vendre en 2016 l’énorme «Panorama de Flims», oublié pendant quatre-vingts ans, pour un peu plus de quatre millions. Ce triptyque produit tout son effet dans l’exposition. Le «Muottas Muragi» à l’origine de cette dernière ornait pour sa part dans la salle à manger au «Chalet» de Saint-Moritz jusqu’en 1914, les toiles composant ce paysage connaissant par la suite des destins séparés. Si certains panoramas de Giacometti sont d’une seul tenant, beaucoup se voient en effet conçus sous forme de polyptyques. Comme dans les églises du Moyen Age. La chose ne va pas sans leur donner une dimension sacrée. Mais après tout, l’Alpe suisse constitue pour certains une forme de religion.

Le panorama de Flims vendu en 2016 par Koller. Photo Koller, Zurich 2021.

Le début des années 1910 allait marquer un temps d’arrêt, bientôt définitif. La mode se tassait. Il y avait longtemps déjà que Giovanni Giacometti, désormais considéré comme un artiste à part entière et non plus à la manière d’un décorateur, donnait dans le genre. Un genre lié indirectement au lieu de l'exposition. Le Bündner Kunstmuseum s’est développé à partir de la luxueuse Villa von Planta. Et la destinataire du fameux «Muottas Muragi», dont je vous parle depuis le début de cet article, était une von Planta. Anna. Elle l’avait voulu en 1897. Autant dire qu’en 1914 une génération s’était déjà écoulée. Le divisionnisme allait par ailleurs en Italie sur sa fin, même si un peintre aussi important que Gaetano Previati allait lui rester fidèle jusqu’à sa mort en 1920. Le goût public allait vers quelque chose d’autre. Ce qu’on appelle un peu sottement une nouvelle «modernité».

Un peintre à la dérive

On sait que Giovanni Giacometti, dont de nombreuses toiles se trouvent dans les collections permanentes du musée, va opter par la suite pour une touche plus large et des sujets plus proches du quotidien. Il va abandonner la part de symbolisme sombre que développait son maître Segantini. Reste à se demander s’il a eu là raison. L’artiste de Stampa aura bientôt tendance à surproduire, et surtout à s’affadir. Si la fin des années 1910 se tient encore, la suite va se déglinguer jusqu’à son décès en 1933. Cette pente savonneuse ne semble pas avoir frappé les acheteurs d’art suisse. Ces dernières années, mais là aussi la tendance reflue avec le passage des générations, certaines de ses réalisations tardives les plus médiocres ont ainsi obtenu des prix considérables en vente publique.

Le panorama dans l'exposition. Photo RTS.

La présentation dans les salles souterraines du Bündner Kunstmuseum se veut minimale. Des murs blancs comme neige. Très peu d’œuvres à la fois par paroi. Un minimum d’explications. Les tableaux doivent parler d’eux-mêmes. Intelligemment, la collection permanente adjacente s’est focalisée pour quelques mois sur le paysage d'altitude. Il en est de fort beaux. Après avoir fasciné l’enfant du pays Giacometti, l’Alpe grisonne allait en effet devenir le motif de prédilection d’Ernst Ludwig Kirchner, installé à Davos. L’Allemand y a attiré ses disciples bâlois Hermann Scherer et Albert Müller. Le choix d’œuvres se poursuit  jusqu’à aujourd’hui. Avec vigueur. Les Anglais Richard Long, Hamish Fulton et Darren Almond, tout comme le Zurichois Matias Spescha, font partie des invités. L’Alpe appartient finalement à tout le monde.

Pratique

«Giovanni Giacometti, Die grossen Panoramen», Bündner Kunstmuseum, 35, Bahnhofstrasse, Coire, jusqu’au 29 août. Tél. 081 257 28 80, site www.buendner-kunstmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu’à 20h. Tâchez de profiter du café dans le jardin aux arbres magnifiques. Il ne pleut pas toujours à Coire!

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