Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le British Museum rouvre ce jeudi en déboulonnant son fondateur esclavagiste

Il y a les pour, mais les contre commencent à bouger. Le buste de Sir Hans Sloane a été déplacé pour présenter l'homme en propriétaire de plantations à la Jamaïque vers 1700.

Le British Museum. Façade principale.

Crédits: AFP

Le British Museum rouvre ses portes à Londres aujourd’hui 27 août. La chose se fait dans la polémique. L’état sanitaire n’y est cette fois pour rien. Le problème devient idéologique. La chose dérangeante réside cette fois dans le fait que les premiers visiteurs ne retrouveront plus dans le hall, sur son piédestal, le buste en terre cuite de Sir Hans Sloane (1660-1753) fondateur de l’institution en 1753. La statue a été déplacée pour se voir présentée avec une mise en contexte. Nous sommes, comme vous le savez, dans l’année de Black Lives Matter. Or le vénérable créateur d’un musée détenant aujourd’hui plusieurs millions d’objets (sept ou huit, on ne sait plus très bien) aurait possédé des esclaves en Jamaïque. Lui ou plutôt sa femme Elizabeth Langley Rose. Une héritière de plantations de sucre. Le sucre importé constituait l’or blanc du XVIIIe siècle (avec dans un autre genre la porcelaine). C’est sur lui que se bâtissaient les plus grosses fortunes, comme celle du collectionneur et écrivain William Beckford, qui fut un temps l’homme le plus riche du pays.

Le directeur Hans Hartwig défend bien sûr sa politique, dont ce ne sont selon lui que les prémices. Le musée entier doit se voir relu progressivement à la lumière de l’esclavage et du colonialisme, ceux-ci restant comme de bien entendu (pour d’évidents motifs actuels de correction politique) occidentaux. Jamais africains, océaniens ou ottomans. Le buste aura donc un nouveau cartel précisant que Sloane, qui a par ailleurs donné son nom à tout le quartier voisin, était «médecin, collectionneur, érudit, philanthrope et propriétaire d’esclaves», ce qui est vrai. Il serait aussi bon de préciser que nul n’y trouvait hélas rien à redire en son temps. La lutte sérieuse contre l’esclavage n’a commencé en France et en Angleterre qu’à la fin du XVIIIe siècle. Sloane était alors mort et enterré. Il aura fallu par la suite plusieurs générations pour que les militants abolitionnistes obtiennent enfin raison. Logique. Il y avait d’énormes intérêts économiques en jeu.

Le capitaine Cook, ce colonialiste

«Nous l’avons retiré de son piédestal, où personne ne le regardait pour le placer sous le feu des projecteurs», a déclaré Hartwig au «Daily Telegraph». Il s’agit non selon lui de condamner l'homme d’emblée, mais de montrer «la complexité et l’ambiguïté de l’époque». Là je suis d’accord. Les collections de Sloane, né en Irlande du Nord, comprenaient 71 000 objets. Elles avaient trouvé place dans l’ancienne Montagu House, aujourd’hui disparue pour faire peu à peu place aux bâtiments actuels. Il y avait parmi les arrivées postérieures les artefacts ramené de ses voyages par le capitaine Cook, ou plutôt son équipage après sa mort. Ces derniers seront dorénavant présentés comme «issus de la conquête coloniale et du butin militaire», ce qui me semble un peu fort de café. On en restait plutôt à l’époque aux explorations maritimes, et les natifs avaient eux aussi très envie de produits exotiques fournis par les Anglais. Ces gens-là sont après tout des gens comme nous.

Le buste contesté de Sir Hans Sloane. Photo The Daily Telegraph.

Médecin de la reine Anne, morte en 1714, puis de George Ier et George II, Hans Sloane se retrouve ainsi en bonne compagnie. Avec Cook, ils font partie du «premier travail critique sur l’origine des collections». On verra pour la suite. Inutile de dire que le «Daily Telegraph» ne fait lui-même aucun commentaire. Avec un petit éditorial bien senti, par exemple. Face au mouvement Black Lives Matter, la presse a adopté un profil bas. Le prince Harry lui-même, qui débat en public de tout depuis qu’il a quitté la famille royale, parle d’ailleurs du «devoir de relire attentivement l’histoire du Commonwealth.» Il est vrai que les quotidiens ont aujourd’hui trouvé un moyen plus sûr de discuter ce qu’ils publient. Ils font réagir leurs lecteurs En quelques heures, le «Daily», proche du parti conservateur (mais je rappelle que les conservateurs sont ultra-majoritaires aujourd’hui), a ainsi reçu 1643 commentaires.

Une histoire trafiquée?

Je ne les ai pas tous lus, bien sûr. C’est un peu fastidieux. Et pour tout dire assez répétitif. J’ai cependant été étonné par le niveau intellectuel et l’humour de certains «posts». Ces envois se révèlent presque unanimement défavorables à Hans Hartwig. Le directeur se voit accusé au mieux de chambouler l’histoire, récrite d’une manière partielle et partiale. Au pire de brader une institution vénérée par les Britanniques. Les lecteurs rappellent aussi des chose gênantes. Le travail forcé des enfants en Angleterre sous le règne de Victoria, un esclavage déguisé. Les pirates musulmans faisant des razzias pour se chercher des esclaves en Europe. Le fait que les Anglais ont été il y a bien longtemps colonisés par les Romains (des gens plutôt esclavagistes), puis les Normands. Ces gens rappellent surtout que l’on ne refait pas ainsi l’histoire. C’est du révisionnisme. L’un des innombrables intervenants décoche même la flèche du Parthe. Il rappelle que «The Guardian», journal plutôt à gauche et donc en principe favorable au déboulonnement feutré de Sloane, a été fondé par l’argent d’un propriétaire esclavagiste (lui dans le coton) en 1821.

Le grand texte de Sloane sur la Jamaïque. Photo DR.

Le ton est donné par ce qui se veut une majorité renonçant au silence. Je résume. Il faut arrêter ce genre de bêtises décrétées par une petite minorité d’intellectuels pour complaire à des minorités raciales et aux réseaux sociaux. Espérons que les choses en resteront là… J’ai tout de même senti à ma lecture un agacement grandissant. Un interlocuteur du «Daily» suggère pour calmer le jeu que les gens votent. Consultation populaire. Oui ou non au nouveau British Museum décolonisé? Ce serait, selon lui, pour une fois démocratique.

P.S. Le National Trust, qui conserve depuis la fin du XIXe siècle des dizaines de demeures historiques en Angleterre (il possède son pendant en Ecosse) est en train de faire le «forcing» sur l’esclavage, qui doit partout trouver aujourd’hui sa condamnation. Il faudrait ainsi rappeler auprès des meubles précieux qu’ils sont faits de bois coupés sous d’autres latitudes par des gens asservis. Là, la presse signale des réactions épidermiques. Le «Daily Mail» a récemment signalé le fait que de nombreux membres, agacés, rendent aujourd'hui leur carte en guise de protestation pour ce nouveau conformisme moral. Opportunisme, selon eux! Ils ne veulent pas "être pris en otage". Ennuyeux pour un organisme vivant de cotisations...

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