Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le British Museum consacre une grande exposition à Assurbanipal roi d'Assyrie

Le musée londonien possède depuis le XIXe siècle une fantastique collection de sculptures et d'objets provenant de Ninive, la capitale d'Assurbanipal III, qui régna au VIIe siècle avant Jésus-Christ. Il présente ceux de ses réserves. Des survivants si l'on pense que c'est Mossoul qui se trouve au dessus des vestiges de Ninive.

Assurbanipal, roi d'Assyrie, qui se proclamait "roi du monde".

Crédits: British Museum, Londres 2018

«Je suis Assurbanipal, roi d'Assyrie, roi du monde.» Encore un mégalomane... Notez que celui-ci avait quelques raisons de se vanter. Le souverain, qui tenait davantage de l'administrateur que du chef de guerre, a considérablement accru son empire au milieu du VIIe siècle avant Jésus-Christ. Ses généraux ont pu conquérir jusqu'à l'Egypte. En deux siècles, le petit pays originel des bords du Tigre avait pris du galon. Comme de juste, cette apothéose précédait de peu la chute. Tout a mal fini, même si les historiens ne savent toujours pas exactement le pourquoi et du comment. Eugène Delacroix a ainsi pu peindre en 1827 «La mort de Sardanapale» (le premier nom français d'Assurbanipal). L'homme s'y immolait avec ses femmes et ses chevaux dans une capitale en feu. On est romantique ou on ne l'est pas.

Le British Museum consacre aujourd'hui une vaste exposition à ce dynaste dont il possède une partie des dépouilles. Ce sont en effet des Britanniques qui ont fouillé Ninive à partir de 1847. Du moins en partie. Il s'agit là d'une plus vastes cités antiques. 750 hectares entourés de muraille. Et la vie a continué bien après la chute. Une partie de Mossoul se trouve aujourd'hui à son emplacement. Je n'ai pas besoin de vous faire un dessin. Le site a été vandalisé par Daech à partir de 2014, avec des destructions médiatisées par l'EI. Une réalité sur laquelle le British passe comme chat sur braise. Trop brûlante sans doute. L'institution préfère s'attarder en fin de parcours sur ce qu'il faut faire maintenant, avec des archéologues (des deux sexes) formés sur place. Nous ne sommes plus à l'époque de la reine Victoria où les chercheurs venaient de Londres à la suite d'Austen Henry Layard pour y revenir chargé d'un maximum de sculptures et de détails architecturaux.

Une fin inconnue

L'actuelle manifestation se concentre donc sur Assurbanipal III, qui régna de 669 avant notre ère à 631. Ou alors 627. La dernière inscription précise le concernant remonte à 638. La suite devient conjoncturelle. Un non-dit, ou plutôt un non-écrit venant après des milliers de tablettes ou d'inscriptions pariétales. Le parcours peut du coup se terminer face à un immense écran ou palpitent des fumées noires. Une somptueuse métaphore. En 612, Ninive tombera définitivement sous la poussée des Mèdes. Un empire succédera à un autre. Cela a sans doute été dur pour ses habitants, à une époque où l'on ne faisait pas dans la dentelle. La chose offre l'avantage pour les archéologues de laisser des vestiges à la fois abondants et en bon état. Une bonne partie des bas-reliefs de gypse (enfin ceux se trouvant dans les musées occidentaux!) ont l'air presque neufs. C'est pourtant fragile, le gypse...

Organisée par Gareth Brereton, l'exposition tient à la fois du portrait individuel et du panorama politique. Si des mystères subsistent pour «Ashurbanipal», comme l'écrivent les Anglais, il existe d'innombrables textes le concernant. Nous sommes avec lui dans le monde du cunéiforme tracé dans dans des tablettes cuites après coup. Autrement dit quelque chose de solide et de résistant aux incendies. Or l'Assyrie, vu sa taille sous son règne, se voyait condamnée à une administration toujours plus complexe. C'était un empire à la fois multiculturel et plurilingue, avec les nationalismes que cela supposait. La surveillance exercée était du coup totale. Le pouvoir écrasant. Les châtiments terribles. Assurbanipal devait pouvoir tout contrôler depuis ses palais. Même les déportations de populations qui fournissaient la main d'oeuvre nécessaire. Le personnage, que Brereton décrit comme «un rat de bibliothèque», se voulait omniscient. Normal après tout! Il y avait toujours quelque part une révolte à mâter.

Choisi par son père et sa grand-mère

Il faut dire que la légitimité du souverain pouvait se discuter. Assurbanipal n'était pas l'aîné. Son père l'avait choisi comme héritier. Il lui avait fait donner une éducation prodigieuse pour l'époque, dont témoignent divers textes conservés. «Je peux résoudre les divisions et les multiplications les plus difficiles. Je sais lire les textes écrits dans un sumérien et un akkadien obscur que peu parviennent à interpréter.» A la mort d'Assarhadon, il lui avait fallu monter non sans peine sur le trône. Dans un pays où les femmes ne sont rien (il s'en voit du reste fort peu sur les bas-reliefs), sa grand-mère exerçait une autorité indiscutée. Elle en usa pour pousser son petit-fils préféré, l'aîné sur contentant de Babylone comme royaume. Du moins au début. Il finira en effet par se révolter, la guerre (au propre fratricide) profitant par ricochet aux pays conquis ou soumis à de lourds tributs.

L'exposition souligne chez Assurbanipal le lettré et presque le savant. L'homme est le premier a avoir voulu une bibliothèque contenant tous les savoirs de l'humanité. Environ 10 000 textes, qui nous sont en grande partie parvenus. Aujourd'hui encore, avec l'aide de l'ordinateur, les assyriologues reconstituent des tablettes brisées. Un puzzle interminable exigeant de solides connaissances de langues antiques. L'exposition propose un mur impressionnant de ces écrits vieux de près de trois mille ans. Avec des raretés dans des vitrines isolées. L'une d'elles contient les exercices faits par Assurbanipal lui-même enfant. L'un des plus vieux autographes du monde.

Un art animalier puissant

Ce qui marquera pourtant le plus les visiteurs, ce sont les reliefs proposés tout au long du parcours. Il y a là des figures humaines à l'égyptienne (c'est à dire la tête de profil et le corps de face) et d'extraordinaires études d'animaux. Lions. Chevaux. Chiens. Un art de cour faisant parfois peur. Le monde assyrien vit dans une guerre ou une chasse perpétuelle. Il sent le pouvoir et la mort. Au départ, comme l'annonçait en juin «The Guardian», il devait y avoir plein de prêts irakiens. A l'arrivée, à part quelques envois de Paris ou de Berlin, tout vient du British. Mais attention! Pas des salles permanentes où, dans une lumière glauque d'aquarium pour poissons dépressifs, les parois chargées de sculptures sont restées en place. Le commissaire a puisé dans les réserves, alors qu'il s'agit de choses extraordinaires. Mais comme chacun sait, les richesses de l'institution sont infinies. Il doit encore rester de petites choses inédites par-ci par-là.

Restait encore à trouver la scénographie voulue. Elle se révèle pour le moins spectaculaire. Des lumières frisantes mettent en valeur les reliefs, complètement aplatis ailleurs dans le musée. Des ensembles plus ou moins complets se voient reconstitués. Il y a par intermittences des projections sur les œuvres, ce qui permet d'en restituer la polychromie originelle. Une excellente idée, même si la couleur nous étonne autant ici que sur des marbres grecs. Des objets plus modestes restituent la vie quotidienne. Il y a aussi des produits des pays limitrophes, comme l'Elam ou le Mitanni. C'est riche. C'est intelligent. En plus, c'est bien expliqué, nul n'étant obligé de lire les longs textes jusqu'au bout. Bref, une éclatante réussite.

Pratique

«I am Ashurbanipal, King of Assyria, King of the World», British Museum, Great Russell Street, Londres, jusqu'au 24 février 2109. Tél. 0044 20 73 23 82 99, site www.britishmuseum.org Ouvert du lundi au dimanche de 10h à 17h30, le vendredi jusqu'à 20h30.




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