Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Brera de Milan a achevé sa mue. C'est aujourd'hui devenu un magnifique musée

On a connu les lieux sales et déprimants. La Canadien James Bradburne en a fait une institution cohérente et colorée. Le XXe siècle ira bientôt ailleurs.

Les salles centrales avec leur nouvelle couleur et des tableaux de grandes dimensions.

Crédits: Office du Tourisme, Milan 2019.

«C'est un musée triste. Je le changerai en cent jours.» En prenant ses fonctions de directeur au Brera de Milan, James Bradburne prenait des risques en parlant ainsi au «Corriere della Sera». C'était en octobre 2015. Le Canadien, naturalisé Anglais, faisait alors partie de la promotion massive d'étrangers permise en modifiant les règlements par Dario Franceschini, alors ministre de la culture. Eike Schmidt se retrouvait à la tête des Offices, qu'il a depuis abandonnés, non sans froisser les Italiens, pour le Kunsthistorisches Museum de Vienne. Sylvain Bellenger recevait le Capo di Monte de Naples, qu'il a réveillé depuis en dépit des prédictions alarmistes.

Il aura bien sûr fallu davantage que de cent jours pour métamorphoser le Brera, qui demeurait l'un des grands malades transalpins. Les murs d'un blanc sale et dépressif remontaient à un autre âge. Quelques plasticiens fous avaient par la suite fait joujou avec les chefs-d’œuvre des collection, le «Christ mort» de Mantegna se retrouvant un temps au ras du sol. La collection d'art italien du XXe siècle donnée par les époux Jesi occupait dans la pénombre une sorte de corridor. Il n'y avait bien sûr pas de cafeteria et la librairie ne donnait envie d'acheter aucun livre. Le parcours restait par ailleurs incohérent... quand les salles se révélaient ouvertes.

Une création napoléonienne

Aujourd'hui, alors que Bradburne va sur ses 64 ans, tout va bien. Les murs se sont retrouvés colorés de rouge profond (il y a aussi du corail pour faire ressortir les fonds d'or des primitifs!), de bleu nuit, de gris soutenu ou de vert Empire. Ce dernier choix souligne qu'il s'agit là d'une création napoléonienne. Roi d'Italie depuis 1805, Bonaparte a inauguré le Brera le 15 août 1809. Les collections de départ étaient, selon son habitude, formées de rapines. Eglises et palais d'Italie du Nord avaient fait l'objet de réquisitions. S'étaient surtout vues déplacées d'immenses «pale» d'autel. Des ensembles s'étaient du coup retrouvés démembrés. Bradburne commence du reste son parcours avec un historique explicatif (et non pas justificatif) racontant la chose. Cette introduction aboutit au grand  plâtre du Napoléon nu par Canova (avec tout de même une feuille de vigne!), dont le bronze se trouve dans la cour à colonnades du palais, terminé au début du XVIIe siècle.

James Bradburne dans la cour à colonnes du Brera. Photo DR.

L'itinéraire actuel tient encore du labyrinthe. Cela provient du bâtiment lui-même. Bradburne, qui possède une double formation d'architecte et d'historien de l'art, a simplement su jouer avec. La chronologie se voit plus ou moins respectée. La géographie aussi, la peinture italienne ayant connu une école lombarde, ici majoritaire, mais aussi émilienne, génoise ou vénitienne. Il a cependant fallu tenir compte des dimensions, le record en largeur étant une coproduction des frères Bellini (Gentile et Giovanni) située en Orient et celui en hauteur une «Vierge en gloire» due au Brescian Savoldo. Un éclairage flatteur les rend enfin bien visibles, comme la plupart des autres tableaux présentés. Nombreux sont d'ailleurs ceux qui ont été restaurés ou du moins nettoyés.

Des cartels en italien et en anglais

Les visiteurs, du coup redevenus nombreux, découvrent le fait que le Brera possède une admirable collection, presque uniquement italienne. Elle va de Gentile da Fabriano à Hayez (avec notamment «Le baiser», qui a fait l'objet d'innombrables reproductions) en passant par Véronèse, Le Caravage ou Bellotto. Chaque œuvre se retrouve aujourd'hui expliquée par un long cartel en italien et en anglais. Il y a beaucoup de «nouveautés» aux cimaises, même si l'accrochage se contente désormais d'un seul rang de tableaux (1). Le XXe siècle a en effet passé à la trappe. Plus de Collezione Jesi! Il faut dire qu'elle se retrouvera un jour (et en Italie, celui-ci peut se révéler lointain...) dans le tout proche Palazzo Citterio, qu'occupaient jadis les époux Emilio et Mari Jesi (2). La chose n'ira pas à mon avis sans poser un problème. Milan a ouvert sur la Piazza Duomo il y a quelques années un excellent Museo del Novecento. Ne créera-t-on pas un doublon au lieu d'unir les forces?

Le Savoldo. record de hauteur. A mon avis dans les cinq mètres. Photo Pinacoteca Brera, Milan 2019.

Qu'ajouter d'autre? Le public passe un bon moment. Il peut s'asseoir. La cafétéria, qui comporte quelques œuvres aux murs, se révèle accueillante. L'horaire me semble avoir été élargi, mais il y a des années que je n'avais plus le courage de revenir ici. Trop déprimant! L'essentiel reste quand même de pouvoir affirmer la chose suivante. Un musée peut se régénérer. C'est en ce moment le cas en Italie, même si Dario Franceschini a laissé sa place de ministre des «Biens culturels» à Alberto Bonisoli, qui vient des «Cinque Stelle». Un homme ne possédant pas la même envergure, même s'il ne s'agit pas d'un nul. Il vient d'ailleurs de la Nuova Accademia delle Belle Arti de Milan, dont il était un directeur résolument tourné vers le design et le contemporain. Je vous parlerai en juin de la fin des rénovations du Palazzo Barberini de Rome. J'ai déjà évoqué la transformation réussie de la Pinacoteca Tosi Martinengo de Brescia. Les Offices de Florence (où je n'ai plus assez de patience pour entrer) ont connu des adjonctions et réfections spectaculaires. Vérone a ouvert un bon musée d'art moderne. La Ca' Pesaro de Venise s'est remarquablement tirée d'affaires. Quand on veut, on peut, même s'il existera toujours des perdants.

Le Brera, même salle que dans la photo du haut. C'était avant. Photo Tripadvisor.

(1) Les nouveaux tableaux, qui occupent notamment la place laissée libre par la Collezione Jesi, proviennent des caves et non de nouvelles acquisitions.
(2) Notons cependant que la restauration du Palazzo Citterio s'est achevée en 2018.

Pratique

Pinacoteca Brera, 28, via Brera, Milan. Tél. 00039 02 7226 3264, site www.pinacotecabrera.org Ouvert du mardi au dimanche de 8h30 à 19h15.



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