Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le "BP Portrait Award" s'est décerné à Londres sans BP. Le pétrole fait tache

C'est une Thaï passée par l'Angleterre et installée à Berlin, Jiab Prakachul, qui a remporté la timbale sur 1891 entrées. L'exposition est bien sûr restée virtuelle.

"Night Talk" de Jiab Prakachul. La gagnante.

Crédits: Jiab Prakachul, NPG, Londres 2020.

Le BP Portrait Award a été décerné à Londres le 5 mai… sans British Petroleum. Les liens entre la National Portrait Gallery (NPG), qui l’abrite depuis1980 (John Player, un cigarettier, était alors le mécène), ont été dénoncés par de nombreux artistes comme immoraux. Il y a eu en Grande-Bretagne les mêmes pressions qu’aux Etats-Unis envers les actions culturelles soutenues par les Sackler, accusé d’avoir mis en service un médicament dangereux. On est arrivé au final à un accord dans le désaccord. Il n’y avait cette fois pas de représentant de BP parmi les jurés. Je pense en revanche que l’argent (35 000 livres pour le 1er prix) a tout de même été avancé par la multi-nationale. J’y reviendra par la suite.

Un autoportrait soumis par Barry Wilson. Mon prix du public. Photo Barry Wilson, NPG, Londres 2020.

Commençons tout de même par les lauréats. Il y en a toujours trois, comme sur un podium de jeux olympiques. La plus haute marche serait ainsi occupée en 2020 par Jiab Prakachul. Une artiste d’origine thaï, arrivée à Londres en 2006 et résidant à Berlin depuis 2008. Avec «Night Talk», elle montre deux personnes conversant tard dans un bar de sa ville d’adoption. Il s’agit bien sûr d’une création hautement figurative. Mais sans plus. Comme les autres années, il est en effet devenu difficile de distinguer (surtout en visite virtuelle, l’exposition n’ayant jamais été ouverte au public!) certaines réalisations retenues de photographies géantes. Le prix a marqué il y a quelques années un net retour d’artiste plutôt jeunes, voire très jeunes, vers le «beau métier» illusionniste.

Sélection en deux temps

Jiab l’a emporté sur 1891 entrées provenant de 69 pays. Au fil des décennies, la compétition s’est en effet considérablement ouverte. Imaginée pour de jeunes artistes travaillant au Royaume-Uni, elle a accepté les seniors et les entrées venues de l’étranger. Le jury opère une première sélection. Drastique. Seule, une cinquantaine d’œuvres sont accrochées aux murs. Toujours nombreux pour cette exposition gratuite, le public distribue une quatrième récompense par votation électronique. Il se distingue souvent des choix officiels. L’actuel n’est pas encore connu. J’en profite pour vous dire que le second prix actuel est allé à Serguei Svetlakov et le troisième à Michael Youds, qui travaille pour vivre à la National Gallery d'Edimbourg. Il est intéressant de voir à quel point la NPG propose une Angleterre plurielle, avec un fort accent mis sur les minorités. On se veut toujours politiquement correct à Londres. A l'effigie en pied d’un châtelain devant son ancestrale demeure (on se croirait chez Reynolds ou Gainsborough!) se superposent ainsi cette année plusieurs gros plans d’Anglo-Aficains.

La proposition de Shang Liu. On est très proche de la photo. Photo Shang Liu, NPG, Londres 2020.

J’en reviens maintenant à la polémique. On sait que les artistes, qui sont des purs, veulent de l’argent propre. N’importe qui, selon eux, ne devrait pas pouvoir sponsoriser. D’où une tempête de lettres plus ou moins ouvertes contre BP. Cela dit, les cultureux jouent avec le feu. De l’argent blanc comme neige, il n’en existe pas beaucoup. La Grande-Bretagne n’est pas le pays où la culture constitue une priorité gouvernementale. On va vers une grosse crise économique. Durable, comme aurait dû se montrer le développement. Alors mieux vaut-il mourir de faim dans la dignité ou accepter quelques concessions pour manger, produire et exposer? L’avenir nous le dira sous peu.

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