Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Bernois Markus Raetz est mort à 79 ans. C'était l'un des grands de l'art suisse

L'homme a énormément produit. Plus de 30 000 dessins et aquarelles, en plus des gravures et des sculptures. Son oeuvre intime avait su plaire à tout le monde.

Markus Raetz au vernissage de l'une de ses expositions.

Crédits: Keystone

Il est parti en catimini. Markus Raetz, dont nul ne conteste la place parmi les artistes suisses les plus importants de la fin du XXe siècle et des débuts du XXIe, s’est éteint le 14 avril au matin. Une simple pneumonie a eu raison de ce créateur surabondant, mais au meilleur sens du terme. Raetz semblait capable de donner, de donner encore et de donner toujours. En 2012, quand le Kunstmuseum de Bâle présentait ses œuvres graphiques d’une manière plutôt sèche, le catalogue de l’exposition lui accordait déjà 30 000 dessins et aquarelles. Et il s’est écoulé huit ans depuis…

Markus était né le 6 juin 1941 à Büren an der Aare, dans le Seeland bernois. Son père Ernst Raetz (1907-1991) se partageait entre l’écriture, la peinture et un peu de musique. Un de leur voisins sculptait. L’environnement semblait favorable à l’éclosion d’une nouvelle carrière artistique. Le jeune homme n’en a pas moins commencé par une école normale en vue de devenir instituteur. Il a même enseigné deux ans à Brügg, près de Bienne. Niveau primaire. C’est au milieu des années 60, installé à Berne, que sa vocation s’est cristallisée. Il faut dire que la Ville fédérale constituait depuis les années 1950 un foyer important, même si ce n’était ni Paris, ni New York. Il y avait alors eu une flambée abstraite avec Franz Fedier ou Rolf Iseli, plus les visites en Suisse de l’Américain Sam Francis. Il fleurissait maintenant d’autres noms, comme celui de Franz Gertsch, et surtout un lieu. Harald Szeemann dirigeait la Kunsthalle locale. Il était assisté par ce Jean-Christophe Ammann, qui allait devenir un compagnon de route pour Raetz. Ce dernier a ainsi pu participer en 1969 à l’historique exposition «Quand les attitudes deviennent formes.»

Amsterdam, le Tessin et Ramatuelle

En 1969, Raetz quitte pourtant Berne pour Amsterdam. Il y restera quatre ans. Son départ se fera cette fois afin de s’installer à Carona, au Tessin. Autrement, l’homme accomplit de ces voyages formant paraît-il la jeunesse. On voit ainsi le Suisse dans ce qui restaient les Pays de l’Est. Le Bernois commence par ailleurs en 1967 ses séjours à Ramatuelle. Une habitude qui durera une vie entière. La mer joue d'ailleurs une grande importance dans l’œuvre de celui qui a vu le jour dans une région de lacs. Raetz devient par ailleurs devenu à cette époque un homme marié (avec Monika Müller), puis un père de famille (une fille, Aimée).

La Marylin faite de brindilles par Markus Raetz. Photo Sucession Markus Raetz.

La suite se situe dès 1977 dans le cadre bernois. Les évasions sont les vacances et surtout l’imagination. Une pensée vagabonde. Dans une émission de la TV suisse tournée en 1976 par Diana de Rahm, Jean-Christophe Ammann parle déjà d’un «créateur 100/100». Il se trouve dans «un état d’éveil permanent». Le plasticien ne sépare jamais le temps du travail de celui qui le précède, ou le suit. Il suffit de voir Markus Raetz crayonner devant la caméra dans l’un des innombrables carnets qu’il aura utilisé durant toute sa vie. La main se révèle en mouvement perpétuel, suivant à grand peine le bouillonnement du cerveau. Une chose n’empêchant pas l’artiste de demeurer calme, presque effacé, lorsqu’il doit parler à la presse. Lors de la belle rétrospective proposée par le Musée Jenisch de Vevey, puis le Kunstmuseum de Berne en 2014, Raetz semblait se réfugier derrière son œuvre. Elle parlait pour lui.

Economie de moyens

L’homme a tracé dès ses débuts beaucoup de gravures, cataloguées plus tard par Rainer Michael Mason. Il s’agit de petites feuilles. Au départ un peu Pop. Un peu Op(tical art). Une extrême modestie de moyens caractérisait l’ensemble. Cette discrétion teintée d’humour se retrouve dans le reste de son œuvre. Rien de tapageur. Rien d’énorme non plus, à une époque où l’ego des artistes (et celui de leurs collectionneurs) aboutit à des toiles semblant atteintes d’éléphantiasis. La gravure demeure de l’A4. La forme de peinture adoptée se contente de l’aquarelle. La sculpture reste faite sinon de brindilles, du moins de légers branchages. La légèreté se veut le dénominateur commun d’un œuvre en apparence très éclaté. Raetz n’appuie pas. Il n’affirme pas. Tout reste allusif. Rien ne doit se révéler trop gros et trop lourd quand on passe comme lui du 2D au 3D et même au 4D. Une quatrième dimension faite de temps et de mouvement. Le Bernois aime en effet à retourner ses œuvres comme un gant. Dans une sculpture exposée à Genève en 2000 un «OUI» devenait un «NON». Il suffisait pour le spectateur de tourner autour. L’une de ses pièces les plus célèbres en 3D montre un chapeau à la Magritte ou à la Beuys se transformant en lièvre. Un animal qui court par définition vite.

Légèreté. Plus le chapeau et le lapin. L'univers de Raetz. Photo Succession Markus Raetz.

Avec ses inventions drôles et poétiques qui l’interrogeaient sur la confusion induite par les apparences, Markus Raetz est devenu un artiste connu. Reconnu. Mais pas une vedette, avec ce que la chose suppose d’affects et d’assistants. Si Olivier Mosset, un autre Bernois, se voit aujourd’hui représenté par Larry Gagosian, notre homme était resté fidèle depuis 1981 à un galeriste moins tapageur, Farideh Cadot. Son nom n’a été salué par aucune enchère spectaculaire chez Christie’s ou Sotheby’s. Il n’en a pas moins suivi son bonhomme de chemin. Un sentier plutôt institutionnel passant par la Suisse, bien sûr, avec notamment une grande rétrospective au Musée Rath genevois en 1994. Une autoroute balisée allant tout de même aussi jusqu’à Helsinki, Stockholm, New York ou Londres, comme le rappelle la longue notice d’Urs Stahel dans le Sikart Lexicon zur Kunst in der Schweiz, rédigée en 1998 et mise à jour en 2019. L’auteur rappelle ainsi que Raetz a participé non pas pas une, mais à trois Documenta de Kassel, en Allemagne. Le sacre. C’était en 1968, année sans commissaire principal vu les incidences de Mai, en 1972 et en 1982.

Partout à sa place

Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner si Markus Raetz a fait, d'une manière pour une fois positive, l’unanimité autour de lui. Il plaisait à la critique. Les historiens de l’art le considéraient. Le public l’aimait. Le plasticien pouvait du coup se retrouver au Mamco genevois (qui lui a cependant offert un seul étage, contre quatre au Zurichois Thomas Huber) comme dans un cadre plus classique. Voire traditionnel. Il y avait autour de lui la même acceptation universelle qu’avait connu, dans un tout autre genre, Jean Tinguely. Pas de bruit et de tam-tam médiatique pourtant à la manière du Fribourgeois. Raetz, c’était de la petite musique. Une musique de chambre. Mais on le sait bien. Celle-ci se révèle souvent entêtante.

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