Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Bénin ne veut accueillir son patrimoine restitué par Paris que dans deux ans

Si la France présidentielle semble pressée de rendre, il faut le temps de construire un musée à Abomey. Cela dit, la notion de musée est-elle africaine?

L'une des oeuvres qui devraient être rendues au Bénin. Elle a été prise comme butin de guerre en 1892.

Crédits: Musée du Quai Branly, Paris 2019.

C'est le monde à l'envers! La France, du moins celle d'Emmanuel Macron, presse le Bénin de reprendre au Musée du Quai Branly les sculptures emportées par les troupes lors du sac d'Abomey en 1892 (1). Le gouvernement béninois, lui, temporise. Pas avant deux ans. Le président français aurait «pris de court» les Africains avec son discours sur les restitutions prononcé à l'improviste fin 2017, lors de sa venue à Ouagadoudou. La demande ancienne de récupération par le Bénin aurait été reformulée pour le principe. Or il faut du temps pour construire un musée aux normes qui accueillerait les vingt-six statues promises. Un bâtiment qui se verrait édifié dans l'ancien palais d'Abomey, aujourd'hui en piètre état.

J'ai lu la chose sous forme d'une dépêche de l'Agence France Presse. Elle a été comme par hasard relayée par le seul «Figaro». Je ne l'ai pas vue ailleurs, mais il demeure clair que je n'ai pas consulté la presse française entière. Il faut dire que la chose dérange. Avec les restitutions, nous ne nous situons plus dans la logique, mais dans l'acte de foi. N'empêche que la demande de report a bel et bien été annoncée depuis Cotonou par José Pliya, de l'Agence nationale des Patrimoines et du Tourisme béninois! L'homme explique que les travaux pour un musée encouragé par l'Unesco (dirigé par Audrey Azoulay, ex-ministre française de la culture...) débuteront fin 2019. Il dureront au minimum deux ans. D'où une inauguration probable à l'automne 2021. Une chose ne plaisant guère au président français, pour qui tout devrait se révéler aussi instantané que le Nescafé. Le président aurait aimé que la présentation au public se révèle simultanée, au printemps prochain, avec la tenue en France de la saison «Africa 2020». Pour l'Elysée, la culture se met désormais au service du politique, tout le monde sait cela. Emmanuel Macron ne veut-il pas que la fin des travaux à Notre-Dame de Paris coïncide avec les J.O. de 2014? Cinq ans à peine. La restauration patrimoniale constitue sans doute aujourd'hui une discipline olympique.

Les deux faces de la médaille

Tout apparaît cependant complexe dans ce problème, aujourd'hui aggravé par un volontarisme d'Etat. Qui veut les restitutions et comment? En France la chose a été confiée, sur le plan théorique (et donc idéologique) par Emmanuel Macron à l'universitaire Bénédicte Savoy et l'économiste Felwine Sarr, tout deux nés en 1972. Il y a donc là une Française très académique et un Africain faisant partie de la diaspora, du moins intellectuelle. Le mouvement actuel sur les restitutions est en effet parti d'Occident avant de gagner l'Afrique officielle. Il se situe dans la tardive repentance d'après l'ère coloniale, laissant supposer que l'Afrique (car l'Asie ne se voit jamais mise en cause) constituait un Paradis terrestre avant l'arrivée des puissances européennes au XIXe siècle. Une fable rousseauiste, sans nul doute. Les 26 sculptures béninoises illustrent bien le problème. Pour les uns, le roi Béhanzin, chassé en 1892 par les troupes d'Alfred Dodds, incarne la résistance à la colonisation française. Béhanzin a tenu la maquis jusqu'en 1894, avant de se rendre et de se voir déporté à La Martinique. Pour les autres, Béhanzin reste un monstre mettant réduisant des peuples en esclavage et pratiquant les sacrifices humains. La vérité doit se situer entre les deux. Comme toujours.

Une partie du patrimoine béninois conservé au Musée du Quai Branly. Photo AFP.

Mais revenons aux restitutions. Intéressent-elles d'une manière générale les gens d'Afrique noire? Peut-être pas. Un spécialiste comme l'ethnologue neuchâtelois Jacques Hainard émet l'idée que le musée reste avant tout occidentale et asiatique. L'implantation de bâtiments en Afrique depuis les années 1960 a selon lui toujours possédé un côté artificiel et importé (2). Beaucoup d’œuvres qui y sont aujourd'hui conservées (souvent mal, faute d'argent) étaient au départ des créations éphémères, vouées parfois à un unique usage. Il y a aussi le délicat rapport avec des religions appartenant en bonne partie au passé. Les populations se sont christianisées, même si elles n'étaient pas vraiment partantes au départ, ou alors islamisées. Il subsiste cependant un fond de croyances très anciennes. Beaucoup de masques qui reviendraient au pays demeurent ainsi chargés de sens. Isolés, ils peuvent présenter un danger. Alors imaginez ce que représente une incroyable concentration de pièces sacrées, parfois jadis interdites au regard, dans un même lieu? Décider en France d'un seul coup de rendre des milliers d'artefacts provoquerait un double choc. Il serait d'une part culturel. Et de l'autre, avec une forme particulièrement perverse de colonialisme, les Occidentaux auraient une nouvelle fois décidé à la place des Africains (3). I

D'où vient l'idée d'art africain?

Il faut donc du temps pour résoudre d'aussi importantes questions. Du tact aussi. Il ne suffit pas d'affréter un avion pour livrer vingt-six caisses au Bénin. Des caisses remplies avec des statues d'une importance historique certaine, mais d'une esthétique discutable. Je ne sais pas si vous avez regardé ce trône et ses sculptures en partie zoomorphes. Elles n'offrent selon moi (et nombre de spécialistes) rien de ce que l'Afrique a pu produire de marquant sur le plan des arts. Mais là, je sens que je m'enfonce dans un sujet encore plus marécageux, que nul ne tient à aborder. Pour plusieurs experts, notamment Noirs, la notion même d'«art africain» constitue cependant une idée occidentale. Du moins sous la forme actuelle. Il n'y a qu'à voir la manière dont les œuvres se voient présentées dans les institutions qui ne se veulent plus ethnographiques, mais vouées aux arts extra-européens. Ce dépouillement. Ces murs immaculés. Cette esthétisation. Ces socles. Ces vitrines. Ce rapprochement avec l'art contemporain. Il y a là un choix, qui est celui de l'homme blanc.

On devrait discuter de la chose cet automne avec des Européens et des Africains au Musée Barbier-Mueller de Genève. Un lieu aujourd'hui diabolisé. Mais diabolisé par des des intellectuels et des politiciens occidentaux... L'institution privée entretient en effet d'excellents rapports avec certains milieux intellectuels et culturels africains.

(1) Un retour, alors même que la loi permettant de sortir du patrimoine national n'a pas été votée.
(2) Je serais bien en peine de vous citer un grand collectionneur d'art africain en Afrique, alors que les fortunes voulues existent parfois là-bas. Mais même l'art africain contemporain part en Occident...
(3) Ceci dit, le Sénégal enhardi veut aujourd'hui tout récupérer, ce qui met à mal le rapport Savoy-Sfarr. Il promettait de ne pas vider les musées français, tout en offrant techniquement la possibilité. Encore un double discours... Cela dit un colloque sur le sujet s'est tenu le 4 juillet à Paris. Il y va surtout été question de «collaborations» avec l'Afrique.



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