Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le 6 avril 1520, le "divin" Raphaël mourait à Rome le jour de ses 37 ans. Un signe!

Le décès est en plus survenu un Vendredi Saint. Le peintre laissait quantité de tableaux, de dessins et de fresques. Sa gloires est un peu ternie depuis les années 1850.

L'autoportrait de jeunesse lors de son éphémère présentation à Rome.

Crédits: AFP

Six avril 1520. Raphaël meurt à Rome. Nous sommes Vendredi Saint. L’artiste a le même jour accompli ses 37 ans (1). Chose encore plus incroyable, puisque les dates de Pâques fluctuent, il était né à Urbino un autre Vendredi Saint. Pour un monde encore médiéval, où les signes du Ciel comptent beaucoup, il porte du coup la marque de Dieu. Nous voilà en présence du «Divin Raphaël». Un nom qu’il doit bien entendu aussi à sa peinture. A côté de son lit de mort a du reste été installée sa grande «Transfiguration», encore inachevée. L’atelier terminera l’œuvre, destinée à la résidence de Jules de Médicis (le futur pape Clément VII) à Narbonne, où il sert d’archevêque depuis 1515. L’ensevelissement de l'artiste se fera au Panthéon, qui possède encore son décor de bronzes romains, fondu au XVIIe siècle. La tombe s’y trouve d’ailleurs toujours, non loin de celle d’Annibale Caracci. L’un des successeurs de Raphaël à Rome trois générations plus tard.

La gloire du peintre va perdurer des siècles. L’Urbinate (habitant ou natif d’Urbino) représente le sommet absolu de l’art, bien plus que son rival Michel-Ange. Il a pour lui la précocité et la jeunesse. Même si ses disciples jouent un rôle de plus en plus important après son installation à Rome en 1508, sa fécondité fascine ses admirateurs. Il sort de ses mains non seulement des tableaux, mais des fresques, des cartons de tapisserie pour la Sixtine, des dessins que s’arrachent déjà les amateurs. Depuis 1514, l’homme se retrouve de plus chargé par le pape Léon X, un autre Médicis, de la reconstruction de Saint-Pierre. Une charge que le peintre cumule avec la supervision des fouilles archéologiques dans la Ville Sainte, où elles se pratiquaient de manière anarchique. Raphaël tient son pinceau, trace des plans, rend des rapports. Ce surmenage a eu sa peau dans une cité où la malaria sévit en plus de manière endémique. Cette surcharge ne l’empêche pas de demeurer pétri de grâces. Il se révèle doux et plaisant. Dans sa personne comme dans sa création. Quel contraste avec la «terribilità» de Michel-Ange, au caractère épouvantable!

Une valeur de référence

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, Raphaël va ainsi rester la valeur de référence. Il se voit constamment cité. Les Madones postérieures reprennent ses poses. Les Saintes Familles s’inspirent de ses œuvres, dont la plupart figurent dans des collections princières ou royales à Florence, Paris, Madrid ou Vienne. Il faut dire qu’elles ont été données en modèles sous forme de reproductions à tous les aspirants artistes. Ils ont intégré la leçon très tôt. Le maniérisme, qui a résulté après 1520 d’un rejet des canons classiques imposés par Raphaël, semble dès la fin du XVIe siècle une erreur de parcours. Il en va ainsi jusqu’à Ingres, qui constitue à la fois le dernier des Anciens et le premier des Modernes. Le Français idolâtre son prédécesseur, qu’il paraphrase de diverses manières. «Le vœu de Louis XIII» de 1824, aujourd’hui accroché très en hauteur dans la cathédrale de Montauban, forme plus ou moins une reprise de la «Madone Sixtine». La «Joconde» de la pinacothèque de Dresde. Ingres développe une dévotion toute particulière pour «La Madone à la chaise» du Palazzo Pitti. Le plus beau tableau du monde, selon lui. Il la reproduit en 1806 jusque sur le tapis de son portrait de Napoléon en costume du Sacre. Un endroit où elle n’a bien sûr rien à faire...

"La Transfiguration", le dernier tableau de Raphaël, qui se trouve aujourd'hui au Vatican. Photo DR.

Tout se gâte après le milieu du XIXe siècle. Raphaël descend lentement de son piédestal. La figure de Léonard de Vinci s’impose à sa place. Le goût, en particulier anglo-saxon, privilégie désormais les préraphaélites. Autrement dit les peintres d’avant Raphaël. Les primitifs sont plus pieux. Plus purs. Plus simples. Mantegna, et surtout Botticelli, deviennent les grandes vedettes. Des noms que recherche un musée tout neuf comme la National Gallery de Londres. C’est eux qu’il convient d’imiter. D’où la peinture préraphaélite de Burne-Jones ou de Rossetti. Et puis il y a le temps présent! La tradition académique ayant désormais du plomb dans l’aile, la modernité (un terme lancé par Baudelaire) se transforme en but. Il faut dorénavant innover. Fixer l’instant présent. Devenir anti-classique, ce qui va d’ailleurs permettre aux maniéristes des années 1520-1580, de ressortir peu à peu du purgatoire. Récente redécouverte, Bronzino joue dans l’accrochage actuel des Offices les superstars.

Loin de la folie Vinci

Nous en restons donc aujourd’hui là. L’année Raphaël (qui commence si mal avec la fermeture de la grande rétrospective des Scuderie del Quirinale après trois jours pour cause de pandémie) ne possède de toute manière pas l’ampleur que celle dédiée l’an dernier à Léonard, mort en 1519. Pas grand-chose à Paris, qui reste sur le demi échec commercial des célébrations des 500 ans de la naissance de Raphaël au Grand Palais en 1983. Une exposition confidentielle à Chantilly. L’hommage de la National Gallery de Londres, prévu du 3 octobre au24 janvier 2021. Il faut dire que l’Albertina de Vienne a pris de court tout le monde en montrant avec succès, dans la mesure où ils sont autographes et plus proches de notre sensibilité, les dessins de Raphaël dès 2018. Le Louvre a été encore plus précoce, si l’on pense que son accrochage autour des années romaines (1508-1520), coproduit avec Madrid, s’est déroulé en 2012. Signe des temps, la version française n’avait pas trouvé de sponsor(2). Et c’est hors «Année Raphaël» que l’Ambrosiana de Milan a proposé en 2019 la restauration du carton pour «L’Ecole d’Athènes». Une merveille. Je vous en ai d'ailleurs parlé.

"La Madone à la chaise", le plus beau tableau du monde pour Ingres. Photo DR.

Rome ne rouvrira pas ses portes, avec en prime un itinéraire de fresques dans la ville allant de Santa Maria in Pace au Vatican en passant par la Farnésime. J’ai lu sous la plume de ma consœur Sabine Gignoux de «La Croix» que «La Belle Jardinière», l’une des plus célèbres Madones du maître, avait regagné le Louvre. Lors de sa réouverture, celui-ci proposera donc l’œuvre à son public. Une restauration de six mois lui a rendu ses coloris d’origine. On peut supposer que le merveilleux portrait de «Baldassare Castiglione» a suivi le même chemin du retour. Envisagé comme une pleine réhabilitation, l’anniversaire est mal tombé. Reste encore Londres, dont l’ambition semble cependant plus réduite que celle de Rome pour qui il avait fallu entamer des échanges diplomatiques. Si Raphaël n’est plus le premier dans le cœur du public, il demeure le créateur d’icônes ne devant normalement pas se prêter. Les Offices s’étaient du reste engagés, il y a quelques années, à interdire le transport de certains de ses Raphaël. Pour les tableaux anciens, les voyages ne forment pas la jeunesse. Bien au contraire…

(1) D’où l’idée que 37 ans était un âge fatal aux peintres. Parmigianino (1503-1540), Watteau (1684-1721), Van Gogh (1853-1890), ou Lautrec(1864-1901) n’ont ainsi pas fait long feu.
(2) Issu d’une très riche famille, le directeur du Louvre Henri Loyrette avait alors fait en partie financer l’exposition par l’étude Gide, Loyrette et Nouel.

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