Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/Le Musée cantonal des beaux-arts et "L'artiste à l'oeuvre"

Crédits: Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne

Au diable la varice! Comment faire passer le message dans une affiche qui sera aussi une œuvre d'art? Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne (MCB-a) donne 27 réponses signées par Gustave Buchet en 1927-1928. Alors installé à Paris où il travaillait dans un style constructiviste adouci, le peintre vaudois cherchait le langage idoine pour vendre les nouveaux bas «lavables, invisibles, à pression ascendante» de la maison Chambet. Le projet final, venu après bien des variantes, devait autant satisfaire (sinon plus) le client que le peintre. C'est toute l'histoire d'une campagne publicitaire que nous raconte «L'artiste à l’œuvre», une exposition montée par Catherine Lepdor. 

L'affiche ne constitue bien sûr qu'un thème marginal de cette petite manifestation, concentrée sur trois salles. Le propos de l'antépénultième exposition (ou troisième avant la fin, si vous préférez) du musée au Palais de Rumine avant la fermeture, puis la réouverture à la gare, tourne en effet autour de l'esquisse. Que se passe-t-il jusqu'à ce que l’œuvre finale arrive devant son public? Le fameux «geste», aujourd'hui mis à toutes les sauces, y compris celle de l'architecture, tient le plus souvent du mythe. Il y a bien sûr les calligraphes chinois ou certains peintres abstraits occidentaux. Mais la plupart des créateurs accumulent les idées. Elles n'arrivent normalement à la connaissance des amateurs qu'après leur mort, au moment où se disperse l'atelier.

Un effet paralysant 

Le XIXe siècle et les débuts du XXe ont constitué le grands moment des études d'ensembles, puis de figures isolées nues ou habillées, et enfin de mise en place avec un grand carton. La chose, qui peut supposer des années de travail, a souvent provoqué un effet paralysant. Du «Serment du jeu de Paume», laissé en plan par Jacques-Louis David courant 1791, à certaines compositions de Gustave Moreau, indéfiniment retravaillées sans aboutir pour autant à un état final, en passant par «La dernière nuit de Troie» de Pierre Guérin au «Départ des volontaires de 1792» de Thomas Couture, on ne compte pas les immenses toiles inachevées. Le nombre de ces «cadavres» n'a pas échappé à Balzac, qui en a tiré «Le chef-d’œuvre inconnu». 

En partant du modeste fonds lausannois (10 000 numéros à peine, en comptant les pièces graphiques), Catherine Lepdor a entrepris de reconstituer certaines genèses. Le propos tourne autour de la peinture vaudoise, d'Abraham-Louis Ducros à Félix Vallotton. Avec un focus sur les piliers de l'institution que demeurent Charles Gleyre ou François Bocion. Il y a des croquis. De petites huiles. Un dessin grandeur nature peut se voir tracé sur bois, comme pour l'«Hercule aux pieds d'Omphale» de Gleyre, dont le visiteur sent qu'il a dû demander beaucoup d'efforts. L’œuvre finale ne figure pas toujours aux cimaises. Elle se trouve ailleurs. Ou elle est trop grande. Le public peut ainsi découvrir les très beaux dessins de Paul Robert, acquis en 1924, pour les compositions géantes du Tribunal (alors fédéral) à Montbenon. Un lieu dont je vous recommande la visite en catimini.

Un Balthus en cadeau 

Il est clair que cet accrochage ne fait qu'effleurer le sujet avec, en son centre, les études pour «L'Eau mystérieuse». Un grand morceau symboliste achevé en 1911 par un Ernest Biéler qui ne s'était pas encore égaré dans un Valais de cartes postales. Catherine Lepdor ouvre des pistes, vu le peu de place laissée disponible. Le sujet pourra toujours se voir repris à Plateforme10. 

Je terminerai en signalant ici la présence de «Le roi des chats», le fameux auto-portrait de Balthus réalisé en 1935. Longtemps déposée au Musée Jenisch par la Fondation Balthus, cette toile d'assez petit format a été donnée par celle-ci au MCB-a en 2016. Un cadeau qui n'aurait sans nul doute déplu à aucun grand musée, même si l'artiste a fait mieux. Le «Roi» constitue en effet une des ses créations mythiques.

Pratique 

«De l'artiste à l'oeuvre», Musée cantonal des beaux-arts, 6, place de la Riponne, Lausanne, jusqu'au 23 avril. Tél. 021 316 34 45, site www.mcba.ch Ouvert mardi, mercredi et vendredi de 11h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h, les samedi et dimanches de 11h à 17h.

N.B. Je ne sais plus si je vous l'ai déjà dit. Le bâtiment du futur MCB-a, à la Gare, sort déjà de terre. Le mur dépasse le sol. Cela signifie que les travaux, commencés en octobre 2016, sont déjà finis  (pour ce qui est du gros oeuvre) dans les étages en sous-sol.

Photo (Musée cantonal des beaux-arts): L'un des 27 projets du Gustave Buchet pour les bas Chambet, 1927-1928.

Prochaine chronique le dimanche 5 mars. Chêne-Bourg montre le photographe Jean Mohr, 92 ans. Eh oui, déjà!

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