Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/Le Mudac reflète nos ego avec "Miroir miroir"

Crédits: 24 Heures

Miroir miroir, dis-moi qui est la plus belle! Et la méchante reine de voir un jour à la place du sien le visage jeune et radieux de Blanche-Neige. Rien de plus actuel que le conte de Perrault dans notre époque où tout se lit derrière la vitre d'un ordinateur. Ou d'un portable. La glace noire de la souveraine, qui renvoie à la magie de la même couleur, se voit juste remplacée par le support des «selfies» diffusés de manière planétaire. Ces derniers tiennent par ailleurs des bouteilles jetées jadis à la mer par des naufragés réfugiés sur des îles désertes. Se trouvera-t-il quelqu'un pour les regarder? Pour les commenter? Pour les aimer? Tout le monde n'est pas Kim Kardashian, dont j'avoie avoir ignoré l'existence jusqu'au braquage parisien dont cette poupée gonflable a fait l'objet il y a quelques mois. Que voulez-vous... La planète entière n'a pas encore les yeux braqués sur Instagram. 

L'actuelle exposition du Mudac lausannois s'intitule donc «Miroir miroir», le mot en répétition se retrouvant écrit à l'envers. Due au conservateur Mario Constantini, elle ne propose pas de simples objets. Depuis que Chantal Prod'Hom a repris la main en 2000, le musée a beau continuer à se voir théoriquement voué aux arts décoratifs, dont le design fait à mon avis partie. Il s'agit plutôt d'un lieu de réflexion tournant autour de la création contemporaine. Dans le fond, «Miroir Miroir» pourrait tout aussi bien avoir lieu, non loin de là, au Musée cantonal des beaux-arts. De nombreux plasticiens connus se retrouvent en effet au programme, de Richard Prince à Pierre et Gilles, en passant par JR.

Le Narcisse d'Ovide 

Le miroir n'est une nouveauté ni comme thème, ni comme objet. Il hante déjà l'Antiquité. Sur le plan mythologique, il reste bien sûr lié au thème de Narcisse, qui fait au Mudac l'ouverture du parcours. Le récit est tiré des «Métamorphoses» d'Ovide. Le beau jeune homme va tomber amoureux de son reflet dans l'eau. Sa fin fera naître sur le moment une fleur blanche, le narcisse, et plus tard un mot bien de notre époque, le narcissisme. Hommage au pionnier! La première image, étonnante, détourne ainsi le tableau (souvent contesté dans son attribution, les experts ayant aussi pensé au Spadarino, à Orazio Gentileschi ou à Niccolo Tornioli) du Caravage, conservé à la Galleria Borghese de Rome. Pascal Haudressy le restitue de manière numérique, avec un code instable. L'image tremble constamment. Comme l'étang, où le protagoniste finira par se noyer. Notez que le liquide disparaît bien aussi dans la vidéo où Oscar Muñoz se regarde dans l'eau. Celle-ci finira par s'écouler de sa main... 

La suite s'éloigne un peu de cette citation cultivée, même si Bill Viola, dans l'une de ses premières vidéos, plonge effectivement dans une piscine. Il s'agit dans la salle 2 de se brancher sur le thème de la célébrité. «Je suis le nombril du monde», déclare en anglais Douglas Gordon dans une inscription au néon blanc, cassée en son centre. Le miroir a ici rejoint le fameux «quart de célébrité planétaire» promis par Andy Warhol à chacun il y a juste cinquante ans. Il y a toujours le moment, rapide, où les lumières s'éteignent. Combien de temps dure un «selfie»? L'image a tué l'image de par son abondance en 2017. Il fut un temps où celle-ci restait rare et chère. Comme les miroirs, du reste.

Au palais des glaces 

Un étage plus haut, le visiteur en arrive aux œuvres miroitantes. Nous sommes entrés dans le vif du sujet, avec ce qu'il suppose de désillusions. Le miroir, c'est le monde des apparences. Chacun sait (ou devrait savoir) que celles-ci sont trompeuses. Où sommes-nous face aux pièces torturées inventées par Arik Levy, Mathias Kiss, Daniela Droz ou Maria Bruun? Comment fixer notre reflet dans les trois immenses panneaux tordus par Pierre-Laurent Cassière, qui n'en finissent plus de vibrer? C'est la fête foraine pour notre corps, comme au beau temps du palais des glaces où se perdaient tous les repères. S'il avait moins voulu faire contemporain, Marco Constantini aurait pu invoquer ici les mânes de «La dame de Shanghai» où s'entre-tuent, dans des bruits de verre fracassé, un Orson Welles et une Rita Hayworth tirant sur les imaages respectives. 

Il y a beaucoup à voir dans cette exposition, qui demeure pourtant aérée et de petite taille. J'aurais pu vous parler du «Black Mirror» de Mat Collishaw, où apparaît spasmodiquement un autre Caravage. Il eut été possible d'évoquer les œuvres glamour de Peter Philips et d'Oleg Kulik. Ou alors l'intervention très politique de Sandrine Pelletier. Il aurait enfin dû y avoir une petite place pour le «Wooden Mirror» de Daniel Rozin, qui vous scrute grâce à un logiciel microcontrôleur. Il y a de tout au musée! Un miroir ne fait que refléter. Pour le traverser, il faut encore se référer à la littérature ou au cinéma. Tout le monde n'est pas l'Alice de Lewis Carroll ou l'Orphée chargé de nouveaux mythes par Jean Cocteau.

Une certaine froideur

Le Mudac propose donc une exposition riche et imaginative. M'a-t-elle pour autant séduit? Pas tout à fait. L'accrochage m'a souvent fait l'effet d'un travail de bon élève. Il y a eu les recherches voulues. Les questions posées sont les bonnes. Il se trouve dans les salles les pièces qu'il faut. La mise ne scène se révèle soignée. La sauce ne prend pourtant pas vraiment, à mes yeux du moins. Il y a là quelque chose d'un peu distant. D'un peu raide. Il faut dire que le miroir garde forcément quelque chose de froid. C'est un écran, après tout.

Pratique 

«Miroir, miroir», Mudac, 6, place de la Cathédrale, Lausanne, jusqu'au 1er octobre. Tél. 021 315 25 30, site www.mudac.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Le catalogue est publié par Infolio.

Photo (24 Heures): "Head" (2009) de Matali Crasset.

Prochaine chronique le mercredi 2 août. Otto Freundlich au Kunstmuseum de Bâle.

 

 

 

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