Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE: Le design des années 50 à 80 se secoue les Puces à Beaulieu

Crédits: Capture d'écran

Il y a une ou deux affiches dans la ville. Mais pas beaucoup. Nous sommes dans la génération réseaux sociaux. Tout le monde supposé savoir a déjà compris que les Puces du design ont émigré de Morges à Lausanne. C'est quelque part dans le Palais de Beaulieu, en transformation perpétuelle comme celui de Versailles au temps de Louis XIV. Des panneaux indiquent heureusement le chemin. Il faut passer devant la façade principale, où ouvrier suisse aux allures de stakhanoviste et une paysanne helvétique à la carrure de kolkhozienne semblent sortir d'un cauchemar stalinien. C'est là, à droite, où siégeait jusqu'à l'an dernier en novembre le Salon des Antiquaires. 

La salle de 5000 mètres carrés, qui sert surtout pour des assemblées générales du genre Nestlé, a été laissée d'un seul tenant. Pas de galandages. Dans ce décor très 1960 (profitez pour regarder le plafond) ont pris place 80 marchands vendant tous du «vintage». Ils sont venus de Suisse, bien sûr, mais aussi de France ou d'Autriche. Certains proposent un peu de tout. D'autres se sont spécialisés au fil du temps. Pour l'un ce sera les disques vynil autour d'un juke-box Wurlitzer, avec même, dans le coin, un carton de 78 tours. D'autres donnent dans le vêtement plutôt courant. Pas de haute couture ici. Je vois un éventaire de lunettes de soleil, alors qu'il pleut à verse dehors. Il y a cependant surtout des objets et des meubles des années 1950 à 1980. Scandinaves, de préférence, avec leurs bois de teck un peu monotones. J'ai du coup l'impression que la Boutique Danoise, qui occupait à l'époque un énorme espace dans la rue du Rhône genevoise, a rouvert ses portes.

Clientèle plutôt jeune 

«C'est joli, ça, combien?» Une clientèle plutôt jeune découvre ce qui a ravi ses parents. Ce petit monde paraît très embourgeoisé, à l'image de la foire qui a pris un méchant coup de respectabilité en quittant ses vieux hangars près de la gare de Morges. On vient ici en couple, avec souvent une poussette, ce qui n'est pas bon signe. Les prix se révèlent assez costauds. Il y a parfois meilleur marché en salle de ventes, mais il ne faut pas oublier le transport, la location du stand et le séjour. Les tarifs jonglent cependant vite non pas avec les centaines, mais les milliers. Cinq mille. Six mille. Davantage. Et pas forcément pour des grands noms, même s'il y a ici les indispensables touches de Werner Panton, de Fornasetti, de Max Bill ou de Charles & Rae Eames. Les amateurs pourront se consoler avec des trouvailles plus modestes. 

Ce qui étonne le plus est la présence de très grosses choses. On voyait encore grand, il y a cinquante ans! Il y a des tables mahousses, des fauteuils plus que généreux et des dessertes allant d'ici à l'infini. Tout le monde ne dispose pourtant pas du loft voulu. Ce qui manque, en revanche, c'est la fantaisie. Arrive le moment où tout finit pas se ressembler, de l'obligatoire canapé De Sede beige en cuir lancé en 1972 (il doit y en avoir un exemplaire serpentin de bien sept mètres de long) aux sièges coques des années 1950 posés sur des pieds métalliques d'araignée. Les pays nordiques n'ont en effet pas cultivé la même allégresse que l'Italie, assez pauvrement représentée à Beaulieu en dépit de quelques Murano secondaires. Et ce ne sont pas les quelques chaises de l'Expo 64 de Lausanne, qu'un exposant montre avec la même onction que si elles sortaient du Petit Trianon, qui vont faire du design suisse un monde de boute-en-train.

Tranchoirs et réfrigérateurs 

Vous voulez tout de même dans l'originalité dans la foire qu'organise toujours Alexandre Ding, qui aimerait pouvoir organiser au moins cinq éditions successives à Beaulieu? Vous le trouverez chez Vintage Déco Cuisine, qui s'est lancé à Lyon. Cédric et Didier remettent à neuf des tranchoirs, des balances et surtout des réfrigérateurs. Gageons que certains d'entre eux, transformés en armoires, quitteront les dépendances pour le salon bobo. Côté curiosité, j'ai trouvé chez un particulier (car il n'y a pas ici que des professionnels) une TV de 1950, encastrée dans un meuble de bois avec rideau coulissant. Les gens convenables n'étaient alors pas supposés regarder un tel spectacle. Prix: 400 francs. Evidemment, il ne s'agit plus d'un objet utilitaire. En 1950, la "speakerine" Jacqueline Joubert (la maman d'Antoine de Caunes) restait en noir et blanc, 819 lignes... (1) 

(1) La TV suisse ne date que de 1954.

Pratique

Les Puces du design, Palais de Beaulieu, 10, avenue Bergières, Lausanne. Site www.pucesdudesign.ch Ouvert le samedi 6 mars jusqu'à 19h, le dimanche 7 de 10h à 17h.

Photo (Capture d'écran): Dans les allées du Palais de Beaulieu.

Texte intercalaire.

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