Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/L'EPFL présente les résultats du "Venice Time Machine"

Crédits: EPFL

Cela fait maintenant plus de quatre ans qu'on en parle. Le 23 février 2013, Patrick Aebischer, président de l'EPFL lausannois, et Carlo Carrano, à la tête de la Ca' Foscari (autrement dit l'université de Venise), signaient un accord pour le moins médiatique. Avec l'EPFL, rien ne se passe jamais dans la discrétion. Ni dans le bon marché non plus. Les deux institutions s'entendait pour numériser les Archives de la ville sous le titre tapageur de «Venice Time Machine». Un énorme travail où, comme on dit, il s'échange des compétences. 

«Le défi à relever était énorme», explique Luc Meier, qui présente une partie des résultats à l'ArtLab du campus vaudois. «Il y a là, sur deux étages, 80 kilomètres linéaires de rayonnages, 110 même en comptant les parties délocalisées. Les documents représentent mille ans d'histoire de la République.» Une histoire sans faille, ce qui constitue un cas unique. De sa fondation au Haut Moyen Age à sa chute en 1797, la cité-république n'a jamais été envahie. Aucun incendie gravissime ne l'a touchée non plus, comme Londres ou Paris. Le lien ne s'est donc jamais rompu depuis que les douze «familles tribunices» ont participé à l'élection du premier doge en 697. Un siècle avant le couronnement de Charlemagne!

La mère des archives 

L'EPFL et la Ca' Foscari ne partaient pas du néant. «Les archives se trouvent depuis 1815 dans un immense bâtiment, accolé à l'église des Frari. Tout y est bien classé. Venise a toujours été, jusqu'à sa chute face à Napoléon, une ville très organisée. Très bien gérée. Cet élément rend l'opération passionnante pour nous. Venise reste la mère de toutes les archives. J'ajouterai même qu'elle l'est de tout un système aujourd'hui appliqué en informatique. Les classements et les liens inventés ici il y a mille ans sont les mêmes que ceux qui s'appliquent aujourd'hui avec la robotisation.» Il y a en plus des lieux célèbres et immuables, ce qui aide en ce moment beaucoup le public lausannois. «Il est clair qu'un projet aussi important, nécessitant de tels investissements, ne peut concerner qu'un lieu mythique, pour lequel les pays riches sont toujours prêts à investir (1).» 

Il a donc fallu tout numériser, ce qui prend du temps. Même avec des scanners. La lecture des lettres, avec leurs graphies anciennes, a été permise grâce à des techniques inspirées par les neurosciences (ne me demandez surtout pas lesquelles!). Restaient cependant des problèmes de langue, et donc de traduction. Les informations se sont ainsi multipliées. «Le but final est que pour chaque lieu de Venise il existe une histoire complète traversant les siècles.» Et Luc Meier de me montrer le pont du Rialto. Je vois le nom des propriétaires successifs de boutiques défiler à toute vitesse sur l'écran. Des simulations me permettent ailleurs de voir des bâtiments pousser, puis se modifier. «Le fait que beaucoup d'entre eux existent toujours augmente bien sûr l'intérêt du visiteur. Il possède des points de repère physiques, ce qui se serait pas le cas pour Londres ou pour Berlin.»

Les images de la Fondation Cini

Afin d'en arriver là, les colossales archives municipales n'ont pas suffi. Il s'agit de textes purs. «Pour les images, il a fallu avoir recours à la Fondation Cini, qui possède environ un million et demi de documents.» Les sites célèbres y sont bien sûr mieux représentés que les obscures «calle» des quartiers pauvres, avant tout connues par les différents états de leur parcellaire. «C'est ce qui a aidé à illustrer une sorte de mille-feuille historique, dont nous montrons ici une partie de l'état patiemment reconstitué entre 2013 et 2017. Un état encore lacunaire.» On peut imaginer un processus sans fin, en ajoutant toujours de nouvelles données. «Le but est d'aller aussi loin que possible dans cette recherche, qui devrait être accessible non seulement à tous les chercheurs scientifiques, mais à toute personne intéressée.» Cette recherche ne doit pas se concentrer sur le plus connu. Il faudra toujours garder en tête ce que les historiens d'art nomme la «Venise mineure». 

Tout cela est bien beau. Mais que deviendront ensuite les archivistes? J'ai toujours, comme ça, des inquiétudes bêtement humaines dans un lieu aussi futuriste que cet EPFL, pour lequel j'avoue éprouver une sympathie très relative. J'ai l'impression d'une pompe à fric. «Pour le moment, ce sont les archivistes qui nous guident. Ils nous ouvrent des portes.» Et après? «Eux-mêmes bénéficieront de l'accroissement des connaissances. Au lieu d'être noyés sous le poids d'un papier que menacent par ailleurs toujours les catastrophes naturelles (plus les souris), ils maîtriseront l'ensemble d'une documentation richissime. Pour le moment, il n'existe que quelques dizaines d'options. Il y aura à l'avenir une masse énorme de données disponibles que l'on pourra toujours affiner.»

Comparaison avec le cerveau humain 

La tête me tourne un peu. Les masses de données me font toujours un peu peur. C'est trop. Le côté gadget me gêne aux entournures. L'exposition du «Venice Time Machine» se voit de plus jumelée avec autre opération menée en fanfare par l'EPFL, qui sait toujours se faire mousser. Il s'agit du «Blue Brain Project», dont l'objectif ultime est d'aboutir à une simulation du cerveau humain. «Il y a beaucoup en commun entre les deux opérations», assure Luc Meier. Pour moi, la plus claire est que la carte de Venise ressemble effectivement à une cervelle, avec son Grand Canal remplaçant la séparation entre les deux hémisphères. Au-delà, je ne sais pas. J'avoue m'interroger sur la pérennité de toutes ces numérisations. Sur l'intérêt de certaines recherches aussi. Mais je dois dire que pour le moment, posé sur une table de l'ArtLab, le résultat vénitien se révèle très séduisant.

(1) La fondation genevoise de la banque Lombard-Odier se retrouve ansi dans le coup.

Pratique 

«Venise Time Machine», ArtLab, EPFL, place Cosandey, Lausanne, exposition permanente. Tél. 021 693 65 01, site www.artlab.epfl.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Photo (EPFL): L'intérieur des archives de Venise, avec un petit bout des 80 kilomètres de rayons.

Prochaine chronique le mardi 1er août. Expositions à Lausanne.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."