Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/L'Elysée présente la Syrie selon Matthias Bruggmann

Crédits: Matthias Bruggmann/Musée de l'Elysée, Lausanne 2018

L'exposition se déroule dans les caves de l'Elysée. Cela ne veut pas dire qu'elle se situe à un niveau inférieur. Et pourtant! «Un acte de violence indicible» du Lausannois Matthias Bruggmann ne bénéficie pas du même traitement que l'accrochage de Liu Bolin, dont je vous ai récemment parlé. Le Chinois fait l'affiche avec un sujet bien plus public. Matthias constitue en effet le lauréat du second Prix Elysée avec un travail au long cours sur la Syrie. Il y avait un livre à la clef. Une présentation physique a été ajoutée à l'ouvrage. Elle montre la guerre sans fards, mais sans rien de sensationnel non plus. Avec des images à interpréter. Certaines ont été prises lors du tournage de films de propagande par les cinéastes officiels du gouvernement Assad.

Matthias Bruggmann, pourquoi être devenu photographe?
Pourquoi? Voilà une grande question... Il s'est fait que je me suis intéressé à la photo, surtout documentaire. Elle présente en général ce que l'on appelle en anglais les «climax», autrement dit les instants forts. Les plus connus d'entre eux restent liés aux conflits militaires. Ce n'est que depuis peu que des moments creux se sont vus privilégiés. Ils ne possèdent cependant pas le côté mythologique du métier de reporter. Le public attend plutôt des images d'action de sa part. 

Comment êtes-vous venu au métier?
Par l'Histoire, plus que par la politique immédiate. Mais les deux se révèlent bien sûr liés. J'ai décidé, à un certain moment, d'en faire une profession. Il me fallait apprendre. J'ai choisi Vevey. Une décision importante. Il y a là toute une tradition, qui n'existe pas à l'ECAL de Lausanne. A Vevey le modèle reste sans maître. Il n'y a pas l'idée d'un professeur formant ses élèves à son image. Pierre Fantys a exercé beaucoup d'influence à l'ECAL sur ceux qui fréquentaient ses classes. C'est finalement une autre philosophie. A Vevey on apprend à faire, alors que Lausanne vous apprend à faire comme quelqu'un. 

Cela remonte donc à quelques années...
J'ai 40 ans. Autant dire que je commence à devenir vieux. Ce n'est plus le moment où l'on explose de nos jours. Aujourd'hui, il faut avoir 22 ans. 

A quel âge avez-vous donc débuté?
A 25 ans, en sortant de l'école. Avec un travail sur le conflit en Irak. La guerre de 2003. La chose imposait d'emblée une logistique. Dans une telle aventure, il faut pouvoir arriver sur place et si possible en revenir.

Comment les choses se sont-elles passées?
Grâce à un hasard. Un concours de circonstances. En 2003, la photographie se trouvait à un tournant. Elle passait de l'argentique au numérique. Il a fallu que ce soit à cette charnière qu'une marque de montres réalise qu'elle restait sans politique photographique, ce qui lui est apparu comme un manque. Elle a donc voulu huit grands photographes afin de rendre compte du monde actuel. C'est alors qu'un publicitaire a réalisé que la montre était réversible. D'où une volonté de prendre, en plus des huit célébrités, huit débutants. Il se fait qu'une des vedettes choisies avait tiré l'Irak. Il lui fallait un abruti au fait des nouvelles techniques pour l'assister. Cela a été moi. Cela s'est plutôt bien passé. Le coup de fil que j'avais reçu a débouché sur un coup de foudre. J'ai continué. 

Avez-vous donc un tel goût du risque?
En fait, pas du tout. Je suis juste quelqu'un s'intéressant à ce qui se passe autour de lui. Cela ne signifie pas que je vais pour autant aller ou je risque le plus de me faire tirer dessus. J'évite même ce genre de situations, si je le peux. Je n'éprouve aucun besoin d'adrénaline. Je ne suis pas joueur. Je ne bois pas comme les personnages d'Ernest Hemingway. Je fuis les sports extrêmes, alors que j'ai des amis qu'ils fascinent. 

Cela suppose cependant de tenter de s'introduire, en Irak puis en Syrie.
C'est difficile, mais cela dépend où, et surtout quand. Schématiquement, je dirais que vous arrivez en avion. Il y a toujours la question du visa. C'est très dur d'en avoir un pour la Syrie aujourd'hui. Et il n'y a plus le nord du pays, par où on entrait naguère sans problème. 

Combien de temps avez-vous passé en Syrie?
Difficile à dire dans la mesure où il faudrait additionner les mois passés là-bas. Je dirais entre 18 et 24. Les choses se sont sans cesse modifiées entre ces périodes. Il me faut cependant rappeler que je suis là en observateur. Je ne souffre pas des mêmes contingences sociales, morales et économiques que les populations locales. J'ai assez d'argent pour manger. Je peux repartir quand je veux. Du moins en général. Je jouis donc de privilèges dans un pays qui vit dans un climat abominable. Dans le monde, il y a dictature et dictature. Celle-ci est à la fois perverse et sanguinaire. Il s'agit d'une oppression qui a beaucoup appris du nazisme, de stalinisme et du régime nord-coréen. Le pays offre plusieurs visages. Il y a la splendeur des lieux et des sites archéologiques d'un côté et la torture de l'autre. Même ceux qui ont réussi à fuir ont peur.

Comment voyez-vous votre travail sur le plan moral?
Je ne fais pas partie des photographes croyant que leurs images vont changer le monde. On l'a pensé de la littérature, puis du cinéma et de la télévision, et rien n'a évolué. Cela ne supprime pas la nécessité de dire les choses. 

Vos photos se retrouvent en livre, en exposition mais aussi dans des galeries.
Et dans la presse, en plus! Je sais que le mot galerie se voit tout de suite associé à celui d'argent. Cela gêne quand il s'agit comme pour moi de reportage pur. Les compositions plasticiennes de Sophie Ristelhueber, faites également dans des zones de conflit, embarrassent curieusement moins. Cela dit, la sort de la photo est de se voir vendue. Jusqu'à preuve du contraire, il faut bien que ses auteurs vivent. Si quelqu'un veut accrocher un de mes tirages chez lui, je n'y vois aucune objection. 

S'agit-il, avec «Un acte d'une violence indicible», d'une entreprise terminée?
Oui. Pour la Syrie en tout cas. Je ne pourrai plus y retourner. 

Et après?
Je ne sais pas. Je n'en ai aucune idée. Je me donne pour l'instant le luxe, qui est énorme, de me laisser le temps. Je sais que je trouverai. Mais pour l'instant, je ne suis même pas sûr de connaître les questions intéressantes.

Pratique

«Un acte d'une violence indicible, Mathias Bruggmann», Musée de l'Elysée, 18, avenue de l'Elysée, Lausanne, jusqu'au 27 janvier 2019. Tél. 021 316 99 11, site www.elysee.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Photo (Matthias Bruggmann/Musée de l'Elysée, Lausanne 2018): L'une des images de "Un acte d'une violence indicible".

Le site de "Bilan" devrait changer dès demain mardi 6 novembre de forme et de support. Je ne donnerai donc pas pour l'instant d'ordre à mes chroniques futures. En ce moment, tout reste pour le moins nébuleux.

 

 

 

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

"Tout ce qui compte.
Pour vous."