Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/L'Elysée offre les photos d'un couple de collectionneurs. A voir!

Crédits: Béatrice Helg/Photo fournie par l'artistes, Genève 2018

Petit, il porte encore beau. C'est Celso Gonzalez-Falla, son second mari. Elle se trouve sur une chaise roulante, ce qui ne l'empêche pas cette Américaine bon teint de parler avec enthousiasme. Sondra a gardé le nom de son premier époux, Chris Gilman. Un nom lié à la production industrielle du papier. Des années 1880 à 1998, la Gilman Paper Company a régné sur ce marché. Il existe d'ailleurs une collection d'entreprise ayant fini au Metropolitan Musem of Art. C'est l’œuvre d'Howard, à l'époque le beau-frère de Sondra. Il existe ici un esprit de famille, d'autant plus que Charles, le fils de Sondra, compte bien continuer. 

Si le couple se retrouve à Lausanne, c'est parce que l'Elysée montre une partie de sa collection personnelle sur deux étages. Un petit dixième. Depuis les années 1970, Sondra se passionne pour le 8e art. Elle a éprouvé un coup de foudre au MoMA en voyant des œuvres d’Eugène Atget. Un classique donc. Français en plus. Elle en acquis aussitôt trois magnifiques tirages pour 250 dollars pièce (les Américains parlent plus facilement d'argent que nous). C'est dire à quel point la photo, considérée par la New-yorkaise comme une expression majeure, restait déconsidérée. Sondra avait l'impression qu'il lui fallait apprendre, même si a continué (contrairement à Celso) à acheter au coup de cœur. Elle s'est alors placée sous l'aile de John Szarkowski, conservateur au Museum of Modern Art. Ce parrainage l'a marquée. L'homme appréciait des images strictes, se distinguant nettement de la peinture. Le pictorialisme n'a donc pas sa place dans un ensemble reflétant une certaine création allant des années 1920 à 2018.

L'escalier comme cimaises 

L'Elysée abrrite 150 tirages d'époque sur une collection d'environ 1500, avec laquelle Sondra Gilman et Celso Gonzalez-Falla vivent dans leur grande maison new-yorkaise, dont l'escalier central sert de cimaises. Il y a bien sûr des choix, effectués par Tatiana Franck, directrice de l'Elysée, et sa collaboratrice Pauline Martin. Le visiteur, qui découvre ces «chefs-d’œuvre» sur les murs du musée repeints d'un rouge soutenu, éprouve pourtant l'impression d'une sélection ne dénaturant pas l'esprit d'un ensemble. Le goût des deux amateurs les porte vers une expression sévère. Parfois même austère. Aucun glamour ne ressort de ces images très composées, aux formes frôlant parfois l'abstraction. La manifestation, première apparition en Europe de la Collection Gilman et Gonzalez-Falla, s'intitule d'ailleurs «La beauté des lignes». 

Il y a au rez-de-chaussée et sous les toits de nombreux noms connus. Peu d'icônes cependant. Le couple ne donne pas dans la banalité de haut luxe coûtant très cher (1), même s'il en aurait sans doute les moyens. Parmi les photographes ayant marqué le XXe siècle, il y a bien sûr Walker Evans, Berenice Abbott, Lisette Model ou Henri Cartier-Besson. Minoritaire, l'Europe est en effet bien intégrée, ce qui n'est pas le cas dans bien des ensembles «Made in USA». Certains artistes sont représentés par une seule pièce, souvent en décalage par rapport à ce qu'on connaît déjà d'eux. D'autres bénéficient d'une légère sur-représentation. C'est le cas de Nan Goldin, d'Hiroshi Sugimoto ou de ce Robert Mapplethorpe qui fit naguère de Sondra un portrait très flatteur. Bien fait, l'accrochage propose de rapprochements par sujet et par formes. L'ouvrier vu en 1931 sur un Empire State Building en construction par Lewis Hine voisine ainsi avec le peintre donnant un coup de «polish» en 1953 à la Tour Eiffel par Marc Riboud (2). Le regard social rencontre l’œil amusé, même si la Collection Gilman et Gonzalez-Falla reste sérieuse, avec ce que cela peut supposer de froideur.

La confrontation à un goût personnel 

Il devient aujourd'hui courant qu'un musée public présente une collection privée, même si un pays aussi jacobin que la France voit encore la chose avec soupçons. Il peut s'agir d'une solution de facilité. Un seul prêteur, en général très coopérant. Une seule police d'assurance. Ce n'est ici pas le cas. L'équipe de Tatyana Franck nous reflète une vision personnelle et cohérente. Quand des particuliers achètent, payant au propre de leur personne, ils expriment en principe un goût. Une vision. Ce n'est pas le cas pour une collection muséale, créée au fil du temps avec des apports très différents, et où les achats s'effectuent en comité. Un ensemble comme celui des Gilman-Gonzalez-Falla confronte le visiteur avec des options. Celles-ci se manifestent par des préférences ou, à l'inverse, des refus. Un amateur est sinon un créateur du moins un ordonnateur du monde. 

Dans ces conditions, le sentiment de chaque personne se retrouve opposé à des choix précis. D'où des questions. Suis-je ou non d'accord? Est-ce que j'aurais choisi, moi? Cela correspond-il à l'idée que j'ai de la photographie aux XXe et XXIe siècle? Parce qu'enfin, on a découvert des collections des photos très différentes de celle des Gilman-Gonzalz-Falla! J’ai vu des choix conventionnels, comme celui de feu Claude Berri. J'ai subi une vision pessimiste, comme le magnifique ensemble réuni par Marin Karmitz, récemment proposé à la Maison Rouge de Paris. Agnès B m'a fait preuve d'une fantaisie un peu foutraque. A l'opposé, le choix effectué il y a quelques mois par le Musée des beaux-arts du Locle dans les boîtes de Carla Sozzani me révélait une amatrice partagée sous le signe de la beauté entre la mode et une forme de reportage parfois cruel. 

A qui ressemblerait-on? La question ne se révèle pas sans intérêt. La réponse non plus. Personnellement, si je devais acheter, ce ne serait pas comme Marin Karmitz, dont l'admire le courage, ni comme Agnès B. Pour en revenir à l'actualité, j'admire la rigueur maintenue par Sondra Gilman et Celso Gonzalez-Falla. Mais je crois bien que je suivrais les traces de Carla Sozzani. Ce n'est pas une question de qualité, ni de talent. Je parlerais plutôt d'affinités.

(1) Je signale que «La Blanche et la Noire» icône de Man Ray vient de se vendre 2,7 millions d'euros à Paris. Le vendeur était le cinéaste suisse Thomas Koerfer.
(2) Il y a ausssi sous les toits d'étonnannts jeux de jambes fémininnes placés sous le signe de Kertész, de Bill Brandt et d'Edward Weston.

Pratique

«La beauté des lignes, Collection Gilman et Gonzalez-Falla», Musée de l'Elysée, 18, avenue de l'Elysée, Lausanne, jusqu'au 6 mai. Tél. 021 316 99 11, site www.elysee.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Beau cataloguepublié par les Editions Noir sur Blanc. Il est imprimé chez Jean Genoud. Je profite de l'occasion pour rappeler que les candidats au prix Elysée, 3e édition, destiné aux artistes en milieu de carrière, ont jusqu'au 4 mars pour se manifester.

Photo (Fournie par l'artiste): L'image la plus récente  à l'Elysée est cette composition de la Genevoise Béatrice Helg, datant de 2014. Coïncidence? William Ewing, prédécesseur de Tatyana Franck, avait une photo de Béatrice dans son bureau de l'Elysée.

Prochaine chronique le 1er février. Mon petit tour à Artgenève.

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