Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/L'ArtLab de l'EPFL présente !Mediengruppe Bitnik

Crédits: ArtLab, EPFL, Lausanne

Vous l'avez sans doute manquée, comme moi. Le bâtiment ArtLab de l'EPFL consacrait il y a quelques mois sa première exposition à l'ultranoir Pierre Soulages. Difficile d'affirmer que ces débuts aient été claironnés! Il y avait un gros problème de communication. Cette présentation n'en a pas moins attiré plus de 23 000 personne. Le bâtiment accidenté de Kengo Kuma, construit avec trois lieux séparés par deux portiques, abrite aujourd'hui une seconde manifestation temporaire. Elle se voit dédiée, comme la chose peut sembler logique, à des artistes actuels utilisant les nouveaux médias, tout en critiquant leurs déviations possibles.

Qui sont ces artistes? !Mediengruppe Bitnik. Un duo (1) composé de Carmen Weisskopf et de Domagoj Smoljo. Ils vivent et travaillent entre Zurich et Berlin, ce qui fait déjà contemporain en soi. Tout le monde se doit aujourd'hui d'avoir sinon un pied, du moins un orteil dans la capitale allemande. Il ne s'agit pas d'un tandem récent. La Suissesse et le Croate se sont rencontrés à l'école d'art zurichoise en 2001, et ils ne font pas tout jeune sur leurs photos actuelles. C'est cependant ces dernières années que les duettistes ont fait parler d'eux. La chose leur a valu il y a quelques mois le prix biennal de la Société des Arts genevoise. Les très anciennes associations (et celle-ci remonte à 1776) aiment le sang frais. Un phénomène de vampirisme comme un autre.

Interrogation politique et sociale 

Que font donc Carmen et Domagoj, dont quatre grosses installations se voient aujourd'hui présentées par l'ArtLAb chapeauté par Luc Meier? Il donnent une forme physique à ce qui peut sembler ressortir de l'agitation, ou en tout cas de l'interrogation politique et sociale. La chose les ayant fait connaître, et par conséquent inviter dans de nombreux musées ou lieux d'exposition comme le Centre culturel suisse de Paris ou la Fondazione Prada de Milan, c'est bien sûr «Delivery for Mr Assange» en 2013. Je n'ai pas besoin de vous présenter le fondateur de Wikileaks, ni de vous décrire sa situation actuelle. Il vit réfugié à l'ambassade d'Equateur à Londres, où il demeure bien sûr difficile de pouvoir le rencontrer. Mediengruppe Bitnik y est tout de même plusieurs fois parvenu, ce qui leur a permis une double intervention. 

La première reste simple. Il s'agit de la reconstitution de la chambre d'environ vingt mètres carrés où vit Assenge. Une restitution faite de mémoire, sans photos, avec l'aide d'un bon décorateur de théâtre ou de cinéma. On s'y croirait. Le moindre objet, ou plutôt des objets analogues, s'y trouve(nt) à la bonne place. La chose est bien sûr présentée à l'ArtLab, où le classicisme de ce «goût ambassade» tranche avec l'architecture moderniste de Kuma. Mais l'essentiel, puisque Carmen et Domagoj étudient après tout les médias, consiste dans l'envoi d'un gros colis à Julian. Un paquet où a été placé une caméra. Les internautes pouvaient du coup suivre sur leurs écrans son parcours jusqu'à une hypothétique livraison. Eh bien la poste britannique fait son travail sans tenir compte du côté sulfureux que pourraient présenter les destinataires! Trente-deux heures après son expédition, l'envoi arrivait à bon port sans que la caméra ait été repérée. On ignore si, pour Carmen et Domagoj, il s'agit là d''une satisfaction ou d'un dépit.

Les bots d'Ashltrèsey Madison 

Le gros morceau de l'exposition actuelle, celui qui fait l'affiche, reste néanmoins le travail sur Ashley Madison, dont diverses versions ont déjà été proposés sous d'autres formes. Il s'agit d'un projet à adapter au lieu d'accueil. Tout va si vite aujourd'hui... Je ne sais du coup pas si vous vous vous rappelez l'affaire, éclatée en 2015. Ashley Madison est un site international de rencontres extra-conjugales, dont l'interminable liste des utilisateurs a malignement été rendue publique, avec les conséquences familiales que vous devinez. On a ainsi découvert que si les hommes étaient réels, les femmes demeuraient très rares. Leur présence, et donc leur conversation, étaient simulées par des bots aux adresses fictives. !Mediengruppe Bitnik a donc donné une forme (masquée) à celles supposées résider cent kilomètres autour de Lausanne. Sachez que certaines interlocutrices habitaient théoriquement avenues des Bergières, avenue de Riant-Parc et (mais oui!) à l'Ecole Saint-Antoine de Genève, là même où je fis mes premières classes primaires. 

Le visiteur de l'ArtLab se promène donc dans une forêt d'écrans où ces dames, pour parler comme au temps des bordels de Toulouse-Lautrec, échangent des phrases un peu infantiles avec ce qui constitue bel et bien des clients. «Come chat with me.» Suivent quelques phrases anodines. Il n'y a pas là de quoi fouetter un chat. La question, pour les auteurs, devient plutôt celle de la progressive intrusion des robots dans notre vie quotidienne. Saurons-nous toujours faire la différence, surtout quand nous n'appartenons pas au génération anciennes ayant vécu sans eux? Notez que si Carmen et Domagoj ne cessent de s'interroger, peu de nos contemporains le font. Les plus âgés n'utilisent pas. Les jeunes ont intégré la chose. Et tout le monde apparemment s'en fout.

Art ou pas art? 

Luc Meier, commissaire de l'exposition admet volontiers qu'il s'agit là d'un art expérimental peu commercial. A part quelques institutions tournées vers l'avenir, qui présenteront les installations de sept en quatorze (c'est à dire peu), il existe peu d'acheteurs. Mais s'agit-il vraiment d'un art? Là réside toute la question. Que l'intention, que la démarche, que le résultat soient intellectuellement intéressants, et même satisfaisants, nul ne le contestera sans doute. Mais s'agit-il d'art? En tout cas pas au sens classique du terme. C'est là pour moi du journalisme d'investigation en 3D. Vous me direz que les catégories deviennent aujourd'hui poreuses. Mais il faut bien pouvoir s'accrocher à quelque chose. 

(1) Le duo se transforme parfois en quatuor avec l'apport d'Adnan Hadzi et Daniel Ryser.

Pratique 

«Come Chat With Me», Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, Bâtiment ArtLab, place Cosandey, Lausanne, jusqu'au 24 septembre. Tél.021 693 82 92, site www.artlab.epfl.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Photo (ArtLab, EPFL, Lausanne): Carmen Weisskopf et Domagoj Smoljo à côté d'une dame masquée d'Ashley Madison.

Prochaine chronique le dimanche 16 juillet. La Gênes Renaissance et baroque aau Louvre.

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