Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/Des chats et Anna Sommer pour le treizième BDFIL

Crédits: Anna Sommer/BDFIL

Numéro 13. C'est la treizième fois que BDFIL, qui a succédé à un autre festival de la bande dessinée organisé à Sierre, se déroulera à Lausanne mi-septembre. Le chiffre treize ne fait pas plus peur à Dominique Radrizzani, naguère à la tête du Musée Jenisch de Vevey, que le chat noir. L'actuel directeur de la manifestation met le félin en vedette cette année, comme le prouve une des deux affiches déjà tirées. Il faut dire qu'il s'agit de l'animal fétiche du Vaudois Théophile Alexandre Steinlen (1859-1923), qui fit carrière à Paris comme peintre, sculpteur, affichiste, illustrateur et j'en passe. Le Musée cantonal des beaux-arts a évoqué cet éclectisme bienvenu dans ses salles il y a quelques années.

«Steinlen a publié le 23 février 1884 la première planche BD due à un Lausannois. Elle comportait évidemment un chat», explique Dominique dans son bureau du 12, place de la Cathédrale, un immeuble en pleins travaux où j'ai connu il y a longtemps un Freddy Buache tonitruant à la tête d'une Cinémathèque suisse encore miteuse. Mon interlocuteur crie nettement moins que Freddy. Mais avec lui, impossible de prendre des notes. Dominique mitraille son interlocuteur de mots et d'images. Elles défilent sur son écran à une vitesse supersonique. «J'ai demandé cette année pour la revue annuelle de BDFIL des interventions sur le thème du minou ou du matou à 50 artistes.» La dose a augmenté donc depuis 2016. «En revanche, la revue restera un peu plus mince. Il ne s'agit pas d'une volonté de concision. Les choses se sont simplement faites comme ça.»

Une femme comme hôte d'honneur

Il y a ici déjà du beau monde. Les Suisses Exem, Julia Marti, Cosey, Tom Tirabsoco ou Zep se retrouvent en compagnie de la Française Catherine Meurisse, des Japonais Eldo Yoshimizu ou Atsushi Kaneko («c'est très difficile d'arriver à collaborer avec des Japonais»), de l'Italien Giacomo Nanni ou de l'Américain Ben Katchor. «Sous le signe du dessin, pour lequel j'avais créé un Centre suisse à Vevey, j'ai aussi fait appel à des plasticiens n'appartenant pas à l'univers BD. Il y a ainsi une planche d'Alain Huck, une autre de Denis Savary ou une troisième de Didier Rittener. Il est temps d'ouvrir grandes les portes pour créer des interactions.» Et Dominique Radrizzani de me montrer le portefeuille où se voient rassemblées les précieuses feuilles, dont le livre en cours d'impression (nous sommes le 28 juillet) uniformisera la taille. A toute vitesse, bien entendu! 

L'édition 2017 ne se résumera pas à cette série, qui fera l'objet d'une exposition à l'Espace Romandie, centre névralgique de BDFIL. Elle se placera sous l'égide de ce que j'appellerai la multiplicité. Il y aura des choses partout durant cinq jours. Une large place se verra bien sûr faite à l'hôte d'honneur. Notez qu'il s'agit d'une hôte, chose rare dans ce qui reste un bastion masculin. L'a rappelé en janvier dernier «l'affaire d'Angoulême», le seul festival BD qui soit plus important que BDFIL. Il n'y avait aucune femme citée pour un prix. L'Argovienne Anna Sommer, 49 ans, va donc régner sur ce petit monde. «Elle a fait exploser la discipline. Anna ne se contente pas d'un crayon et d'un peu d'encre. Elle a créé un album à la pointe sèche, une technique de graveur ne permettant aucun repentir. Elle travaille avec papiers découpés, comme Matisse. Son affiche, évoquant la fameuse vague d'Hokusai, est ainsi faite de morceaux de couleurs travaillés au ciseau.» (1)

Un panorama d'histoire suisse 

D'autres hommages se verront bien sûr rendus par ailleurs à Lausanne. Ils iront de «l'invasion britannique» qu'ont connu les Etats-Unis, par le biais de scénaristes plus littéraires et moins conformistes depuis les années 1980, au Flamand Herr Seele. «Il est à la fois dessinateur et peintre. Cet artiste a beaucoup regardé les maîtres anciens.» Pour le festival, l'homme réalisera un panorama de vingt mètres de large, racontant à sa manière l'histoire suisse. Le Belge nous promet aussi bien Hannibal (même si d'aucuns assurent que le Carthaginois aurait en réalité fait passer ses éléphants par le Mont-Cenis) que Frankenstein ou Jean-Luc Godard. Cette leçon de choses ne fera de mal à personne, la récréation étant assurée par Zep. Le Genevois, qui publie cet été le quinzième Titeuf, ouvrira pour l'occasion sa boîte à malice. En l’occurrence son carton à dessins.

L'édition 2017 ne pouvait pas faire l'impasse sur Mix & Remix, disparu en héros national au début de l'année, comme sur Burki, mort presque en même temps. Tous deux se retrouveront à la Maison du dessin de presse, localisée à Morges. Christian Humbert-Droz reste bien vivant. Ce n'était pas une raison pour ne pas fêter les 20 ans de sa revue «Drozophile». Frédéric Pajak, qui a inventé un genre bien à lui, le livre illustré en contrepoint, sera présent au Musée de Pully (2). Un joli lieu à un encablures de cheval-vapeur. La Bûche rappellera qu'il existe une BD au féminin pluriel.

L'univers de Steinlen

Le tout n'ira pas sans joies annexes. «La friche de Malley va se muer en pôle avec des rêveries urbaines dues notamment à Pierre Wazem ou de Fanny Vaucher. Il y aura un espace dédié aux enfants.» Un concours se nouveaux talents sera organisé, présidé comme de juste par Anna Sommer. D'innombrables dédicaces semblent prévues. Cinquante auteurs étaient déjà annoncés en juillet, dont Blutch, la vedette de 2015. Ajoutez «Les 24 heures de la bande dessinée». Un espace bouquiniste. Et le «off», naturellement. Il n'a pas encore atteint la taille de celui du festival d'Avignon (1600 spectacles cette année, de la folie), mais il faudra tout même pédaler pour un voir ne serait-ce qu'une partie. 

«Je suis content de voir dans le «off» une exposition qui se tiendra à la Galerie Univers. Elle se verra consacrée à l'univers de Steinlen. C'est après tout avec lui que nous sommes partis cette année.» J'ajouterai une chose, d'ordre personnel. Dominique Radrizzani adore Steinlen. Tout Steinlen. Ce sera sa récompense pour avoir trouvé l'argent nécessaire. «La Ville met 400 000 francs dans la caisse. Il faut ensuite passer à la chasse aux sponsors. Ils fournissent les 500 000 francs de complément. Et ce n'est pas toujours facile...»

(1) Anna Sommer a sorti, depuis que j'ai rédigé le mois dernier cette chronique, son nouvel album aux Cahiers dessinés. Cette BD s'intitule "L'inconnu". Le thème tourne autour de l'enfant, désiré ou rejeté. La revue "BDfil" a également paru fin août. Anna en est naturellement la vedette. J'ai bien aimé le décorticage de Titeuf pratiqué par Antoine Duplan. 
(2) Je vous en parlé hier. N'oubliez pas que l'entretien avec Dominique Radrizzani date de juillet!

 

Pratique 

«BDFIL, Lausanne (et accessoirement Morges, Pully, Prilly), du 14 au 18 septembre. Site www.bdfil.ch Vous y trouverez l'ensemble du programme.

Photo (BDFIL): Un fragment de l'affiche conçue par l'Argovienne Anna Sommer pour le festival.

Prochaine chronique le mardi 5 septembre. Les Journées du Patrimoine officielles et celles de Contre l'enlaidissement de Genève.

 

 

 

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