Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/Bouquet final! Le Palais de Rumine s'ouvre à Ai Weiwei

Crédits: Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne 2017

C'est le bouquet final, comme on le dit pour un feu d'artifice. Après l'exposition de style biscuit sec consacrée à la vidéaste israélienne Yael Bartana, le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne a laissé le plus de place possible à Ai Weiwei. L'artiste chinois occupe non seulement les salles disponibles du MCB-a, mais il grignote les autres institutions logées au Palais de Rumine. Il s'y est infiltré, tout en laissant les collections en place. L'idée devait séduire celui qui recycle beaucoup de vestiges dans ses œuvres, leur donnant par là un sens éminemment politique. On sait que la Chine fait depuis une vingtaine d'années table rase de son passé, ne laissant debout que quelques monuments symboliques. L'économie sauvage aura réussi une éradication culturelle que n'avait pas obtenu le pays de Mao. 

Le parcours peut commencer dans les locaux du MCB-a. Ils abritent une sorte de rétrospective. Les œuvres proposées datent un peu de toutes les époques de cet homme de 60 ans qui ne cesse d'irriter le régime en place, même s'il travaille aujourd'hui comme tout le monde à Berlin. Revenu en Chine après douze ans d'exil volontaire aux Etats-Unis de 1981 à 1993, Ai s'est même retrouvé emprisonné en 2011. Sa détention est demeurée courte (il en fera une série de maquettes, naguère présentées à la Royal Academy de Londres), mais il en restera des séquelles. L'artiste n'a retrouvé son passeport qu'en 2015, ce qui l'a empêché durant des années sinon d'agir du moins de bouger. Ai est en effet devenu l'ambassadeur No1 de la contestation chinoise. Le personnage a acquis une stature publique. Son arrestation avait d'ailleurs provoqué des protestations dans le monde entier.

Deux installations sur le sol 

Qu'y a-t-il donc dans les salles? D'abord de grandes installations sur le sol. «Blossom» de 2015 se compose de milliers de fleurs en porcelaine blanche. Elles font allusion à la brève libéralisation du régime communiste en 1957. Ai Qing, le père écrivain d'Ai Weiwei, allait en devenir la victime lors de la répression qui a suivi. Le sinologue Alain Peyrefitte, aujourd'hui décédé, parlait d'ailleurs toujours du pays comme d'un dragon se décontractant puis se rétractant. L'autre pièce répandue par terre ("Sunfloer Seeds") constitue une version très réduite de celle de la Tate Modern, imaginée en 2010. Ai avait fait peindre à la main cent millions de graines de tournesol, également en porcelaine. Elles symbolisaient la mer grise de l'humanité. Le rectangle couvert, sur une épaisseur de dix centimètres, ne mesure ici que douze mètres sur huit. 

Autrement, il y a de tout. Une sculpture en marbre adoptant la forme d'une caméra de surveillance. Un papier peint très doré sur le même thème, dont la géométrie faussement séduisante évoque un peu les carrés Hermès. Des polyèdres en bois créés selon la formule des artisans Ming, qui savaient emboîter sans clouer. Une carte de la Chine faite des restes d'un des innombrables temples récemment démolis. Il faut ensuite gravir quelques marches pour accéder au Musée cantonal d'archéologie et d'histoire, qui occupe d'interminables galeries, ou dans celui de zoologie, avec ses vitrines à l'ancienne pleines d'animaux empaillés plus tout frais. Le visiteur y voit des dragons volants chatoyants suspendus au plafond comme des pièces plus graves. Elles renvoient à un passé nié, ou alors mythifié. Ai a peint de couleurs synthétiques des vases néolithiques ou cassé, pour un célèbre triptyque photographique, un vase de l'époque Han. Une œuvre pour le moins ambiguë. Il y a à la fois là une libération du passé et la dénonciation de l'acharnement de ce régime actuel. Celui-ci bouscule tout sur son passage afin de se lancer sans cesse dans de nouveaux projets immobiliers destinés à faire tourner une économie chinoise devenue pour le moins capitaliste.

La foule est au rendez-vous 

La foule se presse afin de voir l'artiste vedette, qui s'est retrouvé à Lausanne grâce au carnet d'adresses de Bernard Fibicher, le directeur du MCB-a. Lorsqu'il s'occupait de la Kunsthalle de Berne, ce dernier avait invité Ai Weiwei dès 2004, à une époque où l'homme ne restait connu que d'un poignée d'amateurs européens. Cette masse humaine (il faut dire que j'y suis allé un dimanche) rend la visite un peu difficile dans la mesure où l'exposition se révèle compacte. Mais c'est une réussite à tous les niveaux, dont celui de la communication (1). Le musée a en plus eu la bonne idée de laisser l'entrée gratuite. Il fait ainsi un cadeau à son public, qui doit quitter le Palais de Rumine sur une bonne impression. Le 28 janvier, quand se terminera «D'ailleurs, c'est toujours les autres», le musée fermera définitivement ses portes. Il n'y aura plus rien jusqu'à ce que l'institution rouvre, sous une nouvelle forme, à Plateforme10 dans un bâtiment neuf à côté de la gare. 

Cela ne signifie bien sûr pas que le MCB-a entrera fin janvier en léthargie. Il n'hibernera pas, comme certains animaux (certains humains aussi, d'ailleurs). Le travail invisible, qui a déjà commencé il y a plus d'une année dans une série de salles bouclées à cet effet, va s'intensifier. Il s'agit de se montrer fin prêts au moment du déménagement. Il y a le récolement. La mise au net de l'inventaire. L'examen de chaque œuvre, le musée n'en possédant heureusement qu'un peu plus de 10 000. Dans quel état sont-elles? Faut-il l'intervention d'un restaurateur? Les cadres ne sont pas oubliés. Ce sont eux les plus fragiles. La réouverture, comme cet Ai Weiwei de clôture, doit se révéler un coup d'éclat. La nouvelle institution jouera son va-tout en 2019, même si des corrections paraissent toujours possibles. Pour le moment, tout va bien du côté de la gare. Le chantier a même pris entre trois semaines et un mois d'avance. Et il semble que les budgets soient tenus. 

(1) Le MCB-a s'est adressé pour la presse étrangère à un bureau français. Comme Gianadda!

Pratique

«Ai Weiwei, D'ailleurs c'est toujours les autres». Musée cantonal des beaux-arts, Palais de Rumine, 6, place de la Riponne, jusqu'au 28 janvier 2018. Tél. 021 316 34 45, site www.macba.ch Ouvert le mardi, le mercredi et le vendredi de 11h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h, les samedis et dimanches jusqu'à 17h.

Photo (Musée cantonal des beaux-arts): L'immense portrait d'Ai Weiwei dans l'escalier du Palais de Rumine.

Prochaine chronique le samedi 14 octobre. Nantes ouvre son Musée d'arts après six ans de travaux.

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