Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Lausanne fête Pietro Sarto, le peintre des perspectives curvilignes, pour ses 90 ans

L'exposition est aujourd'hui fermée. Ce n'est pas une raison pour la laisser tomber. Il existe de toute manière le livre d'accompagnement, piloté par Rainer Michael Mason.

Une vue de l'aménagement à l'Espace Arlaud.

Crédits: 24 Heures

Faut-il parler d’une exposition fermée pour cause de force majeure, et qui ne rouvrira sans doute pas? Bien sûr! Il s’agit d’en laisser une trace. Il existe de toute manière le catalogue. Et puis je vous signale que bien des revues savantes (je pense en particulier aux anglaises «Apollo» et «Burlington Magazine») se font comme un malin plaisir de publier leur articles quand il est déjà trop tard. «Vous auriez pu voir.» Cela dit, leurs très longs compte-rendus font toujours autorité. Tout le monde ne peut pas se croire dans l’urgence, avec ce que la chose suppose d’approximatif. J’ai toujours trouvé étrange de lire à peu près le même papier, souvent d’après dossier de presse, dans plusieurs quotidiens. Il ne faut pas confondre l’information culturelle avec la critique argumentée.

Parmi les nombreux naufragés des expositions suisses, il y a ainsi celle dédiée à Pietro Sarto pour ses 90 ans (qu’il aura le 13 juin). Cette présentation occupait, occupe encore sans doute, l’Espace Arlaud à Lausanne. Elle aurait dû normalement se terminer le 26 avril. Autant dire que la chose a eu de la chance dans sa malchance. L’accrochage sera resté visible un bon mois, puisque l’inauguration a eu lieu le 13 février. D’autres manifestation, interrompues quelques jours, voire quelques heures avant le couvre-feu, ne peuvent en dire autant. Et que penser des projets qui resteront à jamais avortés? J’ai lu qu’en France le Centre Pompidou comme le Louvre de Lens avaient de nouvelles salles temporaires prêtes à accueillir le public. Elles resteront encore plus vides que si elles avaient été ouvertes. Allez là, je plaisante!

Un anarchiste en Pays de Vaud

Mais revenons à Sarto, dont l’exposition est organisée par ses Amis, qui l’ont confiée, comme le livre d’accompagnement, à Rainer Michael Mason. Je pense qu’un peu de bibliographie s’impose pour les jeunes générations (1). Pietro Schneider (Schneider désigne le tailleur en allemand, comme sarto en italien) naît à Chiasso en 1930. Zone frontière. Son père est fonctionnaire aux douanes. La famille (il a deux frères aînés) se retrouve à Neuchâtel, puis dès 1945 à Lausanne. Pietro se montre rebelle à tout enseignement scolaire. Cet anarchiste né (et ce n’est pas facile d’être «anar» en Pays de Vaud!) récuse toute autorité. Cela ne l’empêche pas d’apprendre, et même de réussir ses examens. Il lui faut cependant Paris. C’est l’époque, aujourd’hui lointaine, où l’on parle de confinement romand. Une impression de vivre sous cloche. Avec une sensation d’étouffement non seulement intellectuel, mais presque physique.

Pietro Sarto vers 200. Photo DR.

Sarto va faire dans la capitale plusieurs rencontres capitales. Par le graveur Albert Yersin (qui devrait se voir honoré à partir du 10 avril au nouveau MBC-a…), il rencontre un Jean Bachelard pas encore promu gloire nationale. Il entre surtout en contact avec Albert Mentzel, dit Albert Flocon. Graveur et théoricien, ce dernier lui enseigne la perspective curviligne. Je m’explique. Jusqu’au XXe siècle, la peinture vivait avec la perspective classique, avec de savantes lignes de fuite (dont la construction en fait artificielle) remontait à l’Italien Leon Battista Alberti au XVe siècle. La perspective curviligne, elle, se base sur les courbes, qui sont comme chacun sait le moyen le plus agréable de passer d’un point à un autre. Elle peut se montrer cylindrique. Ce serait en photo le grand angle. Il lui est aussi possible de se devenir sphérique. Toujours en photo, il s’agirait alors d’un l’objectif «œil de poisson».

"Chemins de crête"

C’est ce dernier regard qu’adopte depuis bientôt sept décennies Pietro Sarto. Il n’y a donc que peu, je dirais même presque pas, de portraits chez lui. "L'arabe assassiné" de 1956 est une exception qui tient du manifeste. Il faut à cet homme le grand air. La manifestation lausannoise se voit du reste sous-titrée «Chemins de crête». Ses paysages ne sont pas posés devant nous. Il ne s’agit nullement de fenêtres ouvertes sur les murs. Un peu déboussolé, le spectateur se retrouve avec eux en pleine nature. Sous un ciel cosmique. Il regarde à gauche. A droite. En haut et en bas. Cette multiplicité de points de vue n’est pas sans effets pour le peintre sur le plan plastique. Le même chemin se retrouve deux fois sur la toile, mais vu d’un angle différent. C’est du cubisme sans cubes. Nous restons avec Sarto dans la figuration classique. L’invitation qu’il nous fait d’entrer dans ses peintures repose sur des lieux et des objets scrupuleusement décrits. En plus petit, en plus intime plutôt, l’artiste fait en effet subir le même traitement à un bouquet posé sur une table. Le meuble et les fleurs se dédoublent pour se montrer tête-bêche.

Pietro Sarto aujourd'hui. Photo 24 Heures.

Il fallait pratiquer un choix dans la production de Sarto, même si ce dernier travaille lentement, que ce soit en peinture ou en gravure (on lui doit ainsi la naissance des Ateliers de Saint-Prex en 1971). Rainer Michael Mason s’est sagement limité aux deux étages supérieurs de l’immense Espace Arlaud, qui en comporte quatre. Toute idée de saturation, voire de redondance devait se voir évité. Il ne faut jamais étaler un créateur avec ce que cela suppose d'accumulation. C’était le cas en 2019 pour Edmond Quinche, qui occupait la totalité de l’Espace avec ses dessins à la sanguine de petite taille. Quinche, qui fut comme Sarto l’un des noms proposés à Genève dans la galerie de feu Jacques Benador, crée certes un œuvre tout à fait estimable. Mais le (rare) visiteur succombait ici sous le nombre.

Le poids des mots

Le commissaire ne proposait pas (j’adopte l’imparfait de la chose terminée) un parcours chronologique, mais thématique. Une bonne idée. Sarto s’est vite trouvé. Il a peu dévié. Le plasticien s’est en quelques sorte renouvelé de l’intérieur. Le concept de procéder par thèmes était le bon. L’exposition restait aussi peu bavarde que le catalogue. La parole était laissée en sous-sol au peintre lui-même. Dans un des «Plans fixes» en noir et blanc qui doivent conserver sous forme cinématographique la mémoire des Suisses jugés les plus remarquables, Sarto dialoguait avec Freddy Buache. L’homme de la Cinémathèque Suisse. Un autre «anar» proclamé. Un autre autodidacte, avec ce que cela suppose parfois d’intellectualisme exhibé. J’avais compris sur place les mots de Sarto. Je n’entends quasi goutte au texte de Freddy Buache repris dans le livre d’accompagnement (2). Il y a là trop de grandes phrases pour moi. Qu’est-ce donc qu’une «fine véhémence ontologique»?

L'escalier de l'Espace Arlaud, avec un immense paysage de Pietro Sarto. Photo 24 Heures.

Réussie,l’exposition n’en pose pas moins (et j’utilise maintenant le présent) le problème de l’Espace Arlaud. L’ancien musée vétuste a été luxueusement rénové il y a quelques années. Il n’en demeure pas moins sans affectation précise. Il s’agit certes d’un lieu d’expositions. Mais pour qui et pour quoi? La chose passait déjà mal quand le Musée cantonal des beaux-arts (MCB-a) se trouvait juste en face, sur la place de la Riponne. Maintenant qu’il loge à Plateforme10, tout lien apparaît rompu. L’endroit manque par ailleurs de visibilité, caché derrière une sorte de guérite pour parking. Les gens le croient fermé. Ou ils ne le voient même pas. Enfin ceux qui passent encore par là! L’endroit a la réputation, à mon avis exagérée, de former une Cour des Miracles locale. Que faire aujourd'hui de l’ancienne Maison Arlaud? Il serait temps pour Lausanne de se pencher sur un projet. Il ne faut pas multiplier les lieux vides comme ils le sont à Genève, qui croule sous les salles à peine utilisées.

(1) Le renom de Sarto reste lié aux générations anciennes. Depuis deux décennies, le jeune public regarde dans d’autres directions. D’où une indifférence que rencontre également un autre artiste vaudois comme Jean Lecoultre, né neuf jours avant Sarto le 4 juin 1930.
(2) Les textes repris ont été astucieusement proposés du plus récent au plus ancien, et non le contraire.

Pratique

«Pietro Sarto, Chemins de crête 1949-2019», L’exposition est fermée, en tout cas jusqu’au 19 avril. Il y a peu de chances pour qu’elle rouvre. Le livre «Pietro Sarto, Chemins de crête», de Rainer Michael Mason a paru chez Lausanne MMXX. Il comporte 110 pages.

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