Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Lausanne et Genève reprennent une partie de la rétrospective Lattuada du Festival de Locarno

Alberto Lattuada (1914-2005) reste un cinéaste sous-estimé. Sans doute à cause de son éclectisme. La Cinémathèque va en montrer treize films et le Grütli huit.

Alberto Lattuada à la caméra dans les années 1950.

Crédits: ArcRCS, photo publiée sans créadit dans "Il Corriere della Sera".

Ce seront des reflets. Autrement dit des visions partielles, et souvent tronquées. La Cinémathèque Suisse de Lausanne dès le 24 août, les Cinémas du Grütli genevois à partir du 15 septembre proposeront quelques titres de la rétrospective Alberto Lattuada récemment montrée au Festival de Locarno (1). Treize pour Lausanne. Huit pour Genève. Un échantillonnage, même si la filmographie du Milanais ne possède pas l’abondance de celle de certains de ses confrères. Le cinéaste a souvent connu des trous d’air après un échec. Son retrait d’un film pour cause de mésentente avec le comédien Nino Manfredi en 1981 lui a au final quasi fermé les portes des studios, du moins de ceux produisant pour le grand écran.

Anna Magnani et Amedeo Nazzari dans "Il Bandito", 1946. La rentée après la guerre. Photo DR.

Fils d’un chef d’orchestre célèbre, Alberto Lattuada était né en 1914. Une date moins importante pour l’Italie, qui n’est entrée en guerre que l’année suivante. Lié très jeune aux mouvements anti-fascistes, il a participé dès 1933 à l’importante revue culturelle «Corrente». Tout en poursuivant des études d’architecture, qu’il va mener jusqu’au bout, il se passionne pour un cinéma devenu historique. Le débutant fait ainsi partie des fondateurs de la Cinemateca Italiana di Milano (2). Il devient ensuite assistant de Mario Soldati et de Fernando Maria Poggioli. Le cinéma transalpin a retrouvé sa grande forme commerciale vers 1940, ce qui amène les débuts d’une nouvelle génération. Pour fuir la dureté des temps (et la censure), la tendance est à l’adaptation de romans du XIXe siècle, avec des préciosités de mise en scène. On parle alors de «calligraphisme». Lattuada tourne ainsi «Giacomo l’idealista» en 1942. Son premier long-métrage.

Du drame à la comédie

Après 1945, ce réalisateur sans style ni thématique bien définis (ce n’est pas déshonorant, les architectes Herzog & DeMeuron se disent aujourd’hui heureux de s’adapter) va plonger dans un néo-réalisme teinté de mélodrame et saupoudré de calligraphie. C’est le cas de «Il bandito» de 1946, où la nouvelle venue Anna Magnani affronte Amedeo Nazzari, le comédien le plus aimé de l’époque fasciste. Suivront divers drames, mais aussi des adaptations de romans russes comme «Il capotto» en 1953. Lattuada adore la littérature slave. Elle rythmera tout un pan de sa carrière. «La spiaggia» s’inspire en revanche du «Boule de suif» de Maupassant, en version moderne. Son dénouement cynique et féroce illustre le côté critique de Lattuada, discret pourfendeur de la morale bourgeoise. «Venga prendre il caffè da noi», beaucoup plus tard, poursuivra cette veine en allant jusqu’au grotesque. Ugo Tognazzi y finira dans une chaise roulante, épuisé d’avoir dû honorer régulièrement les trois sœurs dont il vise la fortune.

Yvonne Sanson et Renato Rascel dans "Il Capotto" de 1953. Le pan russe. Photo DR.

Entre-temps, il se sera passé une chose importante, que les historiens ont peu notée. Avec le «boom» économique de la fin des années 1950, le néo-réalisme dramatique (et souvent campagnard) fait place à une comédie souvent noire (et très urbaine). Le ton a changé. Anna Magnani a été remplacée par des adolescentes se voulant toute modernité. Lancées par Lattuada, Catherine Spaak, Jacqueline Sassard ou Nastassja Kinski (toutes des étrangères!) tiennent désormais le haut du pavé. «Le dolce inganni» (1960) représentera ce genre à Lausanne. Il n’y aura en revanche pas à la Cinémathèque «La bambina», qui ferait scandale aujourd’hui. C’est l’histoire de l’amour fou d’un homme déjà mûr pour une pré-adolescente attardée mentale. A côté, «Lolita» ferait figure de livre pour enfants.

Une génération sur la touche

Deux films également absents de Lausanne (seront-ils aux Cinémas du Grütli?) illustrent bien le passage du sérieux au burlesque. En 1951, Lattuada tourne «Anna» avec Silvana Mangano en bonne sœur infirmière. Un succès mondial a salué ce conflit tragique entre la femme et la religieuse. Vingt et un ans plus tard, l’Italien réalise «Bianco, rosso et verde». Sophia Loren y incarne la nonne dirigeant avec poigne un hôpital au bord de l’implosion, faute de moyens financiers. C’est à la fois drôle et méchant. Une cruauté qui éclatait déjà dans «Il mafioso» de 1962 avec Alberto Sordi. Un employé d’origine sicilienne, trop bon tireur, se voyait envoyé depuis la Sicile à New York afin de s’y livrer au règlement de compte mafieux. Il reprenait ensuite sa place de contremaître sans sourciller. Un parfait honnête homme…

Ugo Tograzzi et les trois soeurs. "Venga prendere il caffè da noi". La comédie noire. Photo DR.

Alberto Lattuada a réussi à durer tant que s’est maintenue l’exceptionnelle vitalité du cinéma transalpin. En 1950, chaque habitant voyait 14,2 films par an (notez que les Anglais en visionnaient alors deux fois plus!). Le chiffre n’était plus que de 2,2 en 1985, ce qui a mis toute une génération sur la touche. D’où une fin de carrière chaotique. Cela dit le réalisateur, qui était un homme charmant et drôle (je l’ai longuement rencontré) se montrait volontiers critique avec son œuvre. Une marque commune de cette époque d’artisans. Bolognini, Monicelli ou Comencini restaient tout aussi modestes, comme si le monopole de la grosse tête devait rester réservé à Visconti. Ce retrait a paradoxalement joué des tours à Alberto jusqu’à sa mort en 2005. J’ai encore lu sous je ne sais quelle plume romande, avant Locarno, que Lattuada restait «un petit maître».

L'alimentaire...

Petit maître, peut-être. Mais avec plusieurs grands films à la clef, alors que Fellini, Antonioni ou Rossellini totalisent tout de même bien quelques navets à leur actif (ou plutôt à leur passif). Il faut vivre, il faut manger, il faut payer ses impôts me répétait Lattuada en parlant de créations résolument mineures comme «L’amica» ou ce «Matchless» qui devait (théoriquement) faire de la princesse Ira de Fürstenberg une star glamour du 7e art. Alors? Rendez-vous pour en juger à Lausanne, puis Genève. Il y aura des titres rares, comme «La lupa», «La Cicala» ou «Scuola elementare». Plus des titres connus, dont le «Luci del varietà» cosigné avec Fellini en 1951. Nulle cohérence à chercher ici, comme ce serait le cas avec les fables douces-amères sur l’enfance de Luigi Comencini. Mais quel plaisir!

Albert Sordi dans "Il mafioso", de 1962. critique politique et sociale. Photo DR.

(1) La Cinémathèque Française avait proposé son Lattuada en 2019.
(2) Il y aura une autre cinémathèque à Rome, une à Turin et finalement une à Bologne. Le Museo del cinema, fédérateur, se trouve aujourd’hui luxueusement aménagé à Turin.

Pratique

Cinémathèque Suisse, Casino de Montbenon, dès le 24 août, site www.cinematheque.ch, Cinémas du Grütli, 16, rue du Général-Dufour, dès le 15 septembre, site www.cinemas-du-grutli.ch

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