Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Laurent Greilsamer raconte dans un livre sans images "Le monde selon Picasso"

L'artiste a écrit de la poésie et du théâtre, mais pas de traité pictural. Le biographe est allé chercher ses "réflexions, fulgurances et traits" d'esprit" un peu partout.

Cette photo d'Arnold Newman, prise à Vallauris dans les années 1950, fait la couverture du livre,

Crédits: Succession Arnold Newman, Succession Picasso.

Pablo Picasso n’a pas écrit de traité sur la peinture, à l’instar de Vassily Kandinsky, ni tenu de journal, comme Eugène Delacroix. Si l’Espagnol s’est bien exprimé par écrit, c’est au travers de la poésie et du théâtre. Comme le rappelle Laurent Greilsamer dans «Le monde selon Picasso», notre homme a rédigé 280 poèmes en prose entre 1935, une année de crise personnelle profonde, et 1940, qui marque pour lui l’Exode et le retour dans Paris occupé. «Il reprendra la plume après 1959, mais moins intensément. Durant cette période, il écrit «seulement» une soixantaine de textes.» Sans orthographe. Ni ponctuation. En tout notre homme innove, puisant à chaque fois ses sources aux formes les plus primitives. Cette partie de sa production (il y a donc en plus la rédaction de quelques pièces) n’a cependant pas convaincu tout le monde. Gertrude Stein, dont il avait brossé un portrait terrible en 1906, lui déclara ainsi: «Continuez, mais n’essayez pas de me faire dire que c’est de la poésie.» Et toc!

Afin de construire hors poésie et hors théâtre son livre tenant tient du collage, ce qui convient parfaitement à un artiste cubiste, Laurent Greilsamer a donc été fouiller. Il l'a fait non pas dans les poubelles, mais au sein d’ouvrages où des interlocuteurs du maître racontent «leur» Picasso à coups de citations et d’anecdotes. Il existe ainsi énormément de témoins, du photographe Brassaï à son amie Hélène Parmelin en passant par Jean Cocteau et Daniel-Henry Kahnweiler. Des indiscrets, à qui Picasso n’en a pas trop voulu. Il n’y a guère qu’avec ses «ex», comme Fernande Olivier et surtout Françoise Gilot (dont il a tenté de faire interdire le livre) que le peintre est sorti de ses gonds (1). Se voir offert en pâture au public ne gênait autrement pas celui qui détestait donner des interviews. Un refus étrange de communiquer, si l'on pense qu’il faisait volontiers le clown pour les photographes.

Lettres et scènes rapportées

Il fallait non seulement découvrir, mais trier. Laurent Greilsamer, qui est un biographe tous terrain allant de Nicolas de Staël au capitaine Dreyfus, a donc réparti sa matière sous forme de rubriques. Il y a la peinture, la politique, les femmes, le travail, l’écriture ou les autres peintres (avec lesquels Picasso se montre sans indulgence). Certains extraits occupent un paragraphe entier. D’autres tiennent en une ligne. Ce sont en général les mots cruels. Comme la matière ne lui suffisait pas, Greilsamer a ajouté des extraits de lettres (on se téléphonait moins à cette époque!) et des scènes rapportées dans des livres. Il lui faut bien retomber sur ses pieds en comblant les vides. N’oublions pas que «Le monde selon Picasso» tient de la construction intellectuelle. Il s’agit de faire le tour du personnage en se servant de ce qu’il a dit un jour précis. Avec le problème majeur. Sa pensée a fatalement changé en passé nonante ans… Sur le plan des idées politiques, notamment.

Un peu décousu, gentiment ébouriffé, forcément lacunaire, l’ouvrage s’adresse à ceux qui connaissent déjà bien Picasso. L’homme qui affirme ici, en tête d’un chapitre: «Chaque tableau est une fiole de mon sang». Le mot sonne bien. Il fait noble. Cela fait juste beaucoup de sang, si l’on songe à l’extraordinaire prolixité de cet inépuisable créatif. Ce recueil fait finalement penser à ceux contenant les formules d’Ingres, un artiste que l’Espagnol admirait tout particulièrement. Il y a le même sens de la concision. Du mot faisant image. Un semblable brin d’excès. Normal! Comme le dit d’emblée le sous-titre du livre, il s’agit de «réflexions, fulgurances et traits d’esprit». La fulgurance, c'est tout de même l'art d'aller trop loin, non?

(1) Françoise Gilot est encore parmi nous. Elle vient d’entrer dans sa 100e année.

Pratique

«Le monde selon Picasso», Réflexions, fulgurances et traits d’esprit» de Laurent Greilsamer, aux Editions Tallandier, 256 pages.

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