Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Laurence des Cars succède à Jean-Luc Martinez à la tête du Louvre. Elle aura du travail!

En deux mandats, l'ancien patron a tout démantelé. Laurence des Cars a pour elle sa bonne gestion artistique et économique de l'Orangerie, puis du Musée d'Orsay.

Laurence des Cars, qui traversera la Seine, d'Orsay au Louvre, le 1er septembre.

Crédits: AFP.

Jupiter a tonné. Son éclair a foudroyé Jean-Luc Martinez. Emmanuel Macron n’a pas voulu de lui pour un troisième mandat à la tête du Louvre. L’homme avait pourtant fait le «forcing» pour l’obtenir. Une véritable campagne de presse, sans la moindre remise en question par la plupart des journalistes. A l’entendre, il n’y avait que lui pour pour «réarmer culturellement la France», ce qui était pousser le bouchon très loin. L’Elysée a fini par s’en alarmer. Le chef de l’État, dont c’est une des prérogatives, a donc nommé à sa place Laurence des Cars, à la tête du Musée d’Orsay depuis 2017. L’éternel jeu des chaises musicales, dont Martinez ne ressort malgré tout pas le cul par terre. Il a obtenu comme sucre un poste fumeux d’«ambassadeur pour la coopération internationale en matière de patrimoine». Des mots creux pour masquer une disgrâce, même si Jean-Luc Martinez avait été nommé sous François Hollande…

La vedette du jour s’appelle donc Laurence des Cars. Elle a 54 ans. La femme est issue d’une famille comptant ses quartiers de noblesse depuis le XIIIe siècle au moins. Les Cars sont devenus comtes. Puis ducs sous le règne de Charles X en 1825. Le grand-père de Laurence était Guy des Cars, romancier populaire au pire sens du terme. Il faut avoir lu «L’impure», «L’envoûteuse», «La voleuse» ou «La vengeresse»! Elle est la fille de Jean, également écrivain mais un niveau au-dessus. Laurence incarne pour sa part la première de classe idéale. Paris IV-Sorbonne et l’Ecole du Louvre. Conservatrice au Musée d’Orsay, alors tout jeune, de 1994 à 2007. Un passage à France Muséums, qui s’occupait notamment de mettre sur de bons rails le Louvre d’Abu Dhabi. Le retour en 2014 à Orsay, alors placé sous la direction pour le moins fantasque de Guy Cogeval. Ce dernier la met à la tête de l’Orangerie, où la scientifique et administratrice confirmée a organisé des expositions à la fois somptueuses et intelligentes.

Des exigences contradictoires

En 2017, Guy Cogeval quittait son poste, poussé vers la sortie. Sa succession a vu s’affronter des candidats de valeur. Il fallait bien choisir. Laurence l’a emporté, dit-on, en raison de son sexe. Peu importe! Elle est parvenue à tenir plutôt bien la barre. Il lui fallait à la fois faire grimper le chiffre des entrées, s’autofinancer le plus possible (elle a atteint les 64 pour-cent en 2019), faire venir les jeunes et attirer le public «issu de la mixité», comme on le dit avec beaucoup de circonvolutions en France. Pari gagné avec «Le modèle noir», dont je vous avais parlé à l’époque. A l’autre bout de l’échelle sociale, Laurence devait conserver la bienveillance des grands mécènes. Bingo! Pendant la pandémie, madame la directrice (je féminise le titre, même si les musées français ne le font pas) a convaincu un Américain resté anonyme de donner vingt millions afin de permettre des aménagements. Ils permettront aussi bien de nouveaux lieux d’exposition que des ateliers éducatifs ou de recherche. Ces travaux se termineront en 2024.

Bien sûr, tout a «cupessé» en 2020, comme ont disait jadis en pays genevois. Autrement dit, tout s’est effondré. Ce n’est pas grave. On peut donc comprendre qu’un Ministère de la culture pourtant favorable à Jean-Luc Martinez, dont il refuse d’admettre des casseroles tenant pourtant de la batterie de cuisine (1), ait été demander la candidature de Madame Orsay. D’autres noms connus avaient pourtant été pressentis. Je citerai Sophie Makariou, qui avait transité des arts islamiques du Louvre (où son caractère avait fait des étincelles) à la direction d’un Musée Guimet pourtant voué à l’Extrême-Orient. Il y avait surtout Christophe Leribault, qui a su redresser à la Ville de Paris le Petit Palais avec une politique d’expositions particulièrement réussies. Ceci dit, je ne sais pas si j’aurais souhaité à Christophe de coiffer un Louvre en pleine déliquescence. «Au bord de l’explosion», si j’ai bien lu le 26 mai Didier Rykner dans «La Tribune de l’art».

La démocratisation et non le tourisme de masse

Le travail attendant Laurence des Cars, qui entrera en fonction le 1er septembre, semble en effet immense. Il lui faudra, comme Hercule dans la mythologie gréco-latine, nettoyer les écuries d’Augias. Depuis 2013, date de sa première nomination, Jean-Luc Martinez a bouleversé le musée avec un autoritarisme qu’on n’aurait guère soupçonné d’un homme venu de la base. Tout a été fait pour casser ses anciens collègues. Voire les décourager de travailler. L’homme n’a-t-il pas été jusqu’à interdire le travail à distance pendant le premier confinement? Coupé les conservateurs des réserves en faisant construire un dépôt pharaonique à Liévins, près de Lens? Pulvérisé la notion même de départements (2)? Quant à la politique d’achat, n’en parlons pas. Ou plutôt parlons-en. Cher et souvent médiocre. Parfois franchement inutile. Le scientifique s’est vu sacrifié au Louvre non pas à la démocratisation militante, mais au tourisme de masse. Ce qui n’est vraiment pas la même chose. Martinez voulait ses dix millions de visiteurs par an. Il les a obtenus en 2019.

Dans son projet, Laurence des Cars entend rendre sa fonction sociale au musée. Y réintroduire dans une certaine mesure la création contemporaine. Y faire entrer des publics de prime abord étrangers à la culture patrimoniale. Travailler sur des thèmes en rapport avec le temps présent. Autrement dit actualiser le propos. Réaliser aussi, on l’espère, de meilleures expositions que la moyenne des prestations offertes pendant l’ère Martinez, où ce qui semblait petit et modeste s’était vu écarté. Un gros travail pour celle qui est devenue en quelques heures pour les médias français, «la première femme à diriger le Louvre». Comme si le reste ne comptait pas.

Et maintenant qui à Orsay?

Il y a bien sûr maintenant une question annexe. Qui prendra la place dès septembre à Orsay, où Laurence des Cars semblait parfaite, vu sa spécialisation sur des années 1850-1914 absentes du Louvre? Il faudra trouver des candidats et des candidates. Et ensuite tirer le nom magique du chapeau. En essayant si possible de ne pas débaucher ailleurs une personnalité qui devrait à son tour se voir remplacée. Il faudra sans doute du coup aller en province, ou plutôt en régions. Il y a là des gens ambitieux. Doués. L’importance donnée à une nomination au Louvre en dit d’ailleurs long sur le peu de poids que la France laisse à ce qui ne se situe pas à Paris. Rien. Il y a pourtant de beaux et intéressants musées, de Lyon à Rouen en passant par Montpellier!

(1) Je vous ai plusieurs fois parlé des liens que le directeur entretenait avec la France la plus catholique. Des connivences dénoncées par Médiapart. Le mardi, jour de fermeture du Louvre, Jean-Luc Martinez ne pouvait ainsi recevoir ni les Amis ni les mécènes. C’était le jour de son groupe de prière.
(2) Laurence des Cars a tout de suite annoncé la création d’un nouveau département réunissant Byzance et l’Orient chrétien.

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