Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'artiste zurichois Urs Fischer signe la nouvelle collection (exclusive) de Vuitton

L'artiste devait dessiner des carrés de soie. Puis sa collaboration s'est étendue. Un partenariat de plus placé sous le signe de la créativité, de la mode... et de l'argent.

L'un des sacs. Il y a la veste qui va avec. Plus les chaussures.

Crédits: Louis Vuitton, LVMH.

C’est Urs Fischer qui a créé une nouvelle collection pour Vuitton. J’ai lu cela il y a trois jours dans «Le Monde». Notez que le vénérable quotidien français se révélait ici un peu à la traîne. La bonne nouvelle a paru dès juillet 2019 dans «Vogue» ou dans «Muse». Disons que le projet s’est concrétisé entre-temps. Il a surtout pris de l’ampleur. Au départ, le Zurichois ne devait toucher qu’à quelques carrés de soie. Un peu comme James Wood l’avait fait pour 2019. L’intervention du plasticien s’est peu à peu étendue aux sacs, au prêt-à-porter, «et à partir de là l’idée de collection a décollé», comme l’explique dans «Le Monde» le facétieux Fischer.

Le même en blanc, avec le logo redessiné à la main. Photo Louis Vuitton, LVMH.

A l’arrivée, ainsi que peuvent le constater en janvier les amateurs d’art (et ce qui est plus important les acheteuses), il existe donc sept sacs différents. Plus des vêtements et des «sneakers», ces derniers étant après tout aussi des habits. Fischer a aussi conçu des vitrines à installer partout dans le monde. Vuitton se trouve aujourd’hui de manière presque aussi fréquente que Starbucks ou McDo. L’artiste a également tourné des vidéos à l’intention des réseaux sociaux, qui sont aujourd’hui (presque) tout. Les internautes font ainsi défiler, avec ou sans le coup de pouce d’une influenceuse, les petits films. Ces derniers déclinent les œufs, oranges ou petits chats formant la caractéristique d’une collection que je peine à qualifier de décalée. Qu’est-ce qui ne se veut pas décalé aujourd’hui? Et surtout par rapport à quoi?

Quatre Biennales de Venise

Ai-je besoin de vous présenter maintenant Urs Fischer? Oui, tout de même un peu? Eh bien le Zurichois est né en 1973. Il a accompli dans sa ville des études à la Schule für Gestaltung, puis sa première exposition en galerie courant 1996. Le Kunsthaus (à qui il a offert une énorme sculpture en 2018 pour fêter le départ du chantier de la nouvelle aile) l’a présenté dès 2004. On l’a depuis vu partout, notamment dans quatre Biennales de Venise. Au moins! Dont une avec les fameuses sculpture en cire fondant au fil des semaines, comme les bougies qu’elles sont en réalité. J’avais aimé le résultat et je vous l’avais dit. En Italie toujours, l’Alémanique a aussi bien été présent sur la Piazza della Signoria de Florence (je vous en ai aussi parlé) qu’au Palazzo Grassi de Venise avec «Madame Fisscher» (deux «s»). François Pinault a en effet désiré faire de lui le premier invité de son palais en 2012. Urs a ainsi reçu les trois étages, ce qui convient bien à un plasticien épris de monumental. N’a-t-il pas notamment fait couler un bronze de sept mètres de haut, pesant vingt tonnes avec trois ours, dont une des trois versions s’est vendue aux enchères 6,8 millions de dollars?

Urs Fischer, 47 ans. Photo DR.

La collection de Fischer avec Vuitton forme par conséquent une nouvelle alliance entre l’art et la mode (plus surtout l’argent). Parmi les précédents de l’illustre maison, je rappelle celui de Jeff Koons. Il avait conçu en 2017 une série de sacs pour Vuitton. L’Américain ne s’était vraiment pas fatigué. Il avait fait reproduire sur le cuir des tableaux anciens célèbres. N’empêche que l’édition limitée de ces machins vulgaires, ressemblant comme des frères à des produits de bazars, avait créé un «buzz» planétaire. Je me souviens d’avoir vu à Venise, où il y a pourtant d’autres choses à regarder, des filles faire la queue devant la vitrine de Vuitton juste pour pouvoir photographier les fameux sacs arborant la Joconde, du François Boucher et du Nicolas Poussin (oui Poussin, le plus intellectuel des peintres!). Ou alors afin de réaliser un «selfie» devant les sacs aux prix inabordables pour elles. L’apprentissage de l’histoire de l’art serait-il à ce prix (1)?

Du bon marché qui coûte cher

Il ne faut en effet pas se faire d’illusion. Les marques symbolisant naguère l’élégance ont dû se reconvertir pour ne pas mourir. Ce qu’on appelle aujourd’hui «le luxe», ce sont des produits horriblement cher reproduisant du bon marché. C’est de la fripe à quelques milliers d’euros. Des modèles non plus destinés à des femmes (et parfois aussi à des hommes) vivant dans la «bonne société», mais à ce qui peut sembler des godelureaux et de petites "pouffs" circulant avec la carte de crédit de papa et maman. Il y a là aussi du blanchiment au pire, avec la clientèle provenant de «cités» normalement pauvres. Les marques continuent ainsi à faire rêver, alors qu’elles ne forment plus que des coquilles vides. Chanel ou Saint Laurent tentent encore de faire illusion. Mais regardez ce que contiennent aujourd’hui les vitrines de Balenciaga ou de Givenchy. Aucun rapport avec ce que produisaient jadis ces aristocratiques esthètes de la couture.

Le hall du Palazzo Grassi de Venise en 2012, avec "Madame Fisscher". Photo tirée du site de l'artiste.

Alors pourquoi pas Urs Fischer? Normal après tout que le Suisse profite de l’occasion.  Vuitton essaie bien pour sa part de profiter de sa notoriété! Il y a là échange de bons procédés. Donnant-donnant (même si rien n'est ici gratuit). L’homme a en plus trouvé la bonne excuse. «Le monde de la mode se montre bien moins exclusif que celui de l’art, et c’est tout l’attrait pour moi. Je veux de l’art partout. Pas seulement en galerie, mais dans la rue et la nature.» Reste que l’art d’Urs ne fait pas l’unanimité. Il dérange un peu. S’il va séduire à coup sûr les nouvelles clientes de Vuitton, c’est parce que du Fischer, comme un sac de l’ex-sellier, cela coûte cher. Très cher. C’est l’accès au prix demandé qui se révèle finalement le plus désirable. Yes I can! Et je fais d’autant plus partie du club des élus que le nombre de place y reste soigneusement contingenté. Les créations Vuitton-Fischer demeurent limitées à 300 exemplaires.

(1) Je dois ici faire mon mea-culpa. Je viens de regarder ma montre, une Swatch (bon marché) éditée par le Louvre. Elle a comme motif un angelot baroque de Guido Reni...

Et maintenant pour mémoire, un sac de Jeff Koons en 2017. Photo Louis Vuitton, LVMH.

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