Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'artiste conceptuel californien John Baldassari vient de s'en aller à 88 ans

L'homme se voulait expérimental, mais pas ennuyeux. Il a beaucoup fait pour transformer Los Angeles en scène culturelle. Ses derniers travaux portaient sur les émojis.

John Baldassari décoré par Obama. Une officialisation.

Crédits: AFP

C’était une vedette, mais dans le petit monde de l’art contemporain. Je veux bien que celui-ci tende aujourd’hui à se prendre pour l’univers entier, mais il faut bien admettre que sa taille n’augmente guère. Pas étonnant donc si la disparition le 2 janvier 2020 de John Baldassari à 88 ans n’a pas fait les manchettes. L’Américain ne posssédait en plus rien de médiatique, même s’il parlait volontiers à la presse. Aucun record insensé aux enchères n’était davantage attaché à son nom. Autant dire que les hommages, du moins dans le monde francophone, sont restés mesurés.

Baldassari était né à National City. Une ville provinciale de Californie. Soixante mille habitants de nos jours. Le lieu possède pourtant son importance. Par son œuvre et son enseignement, l'homme fera partie de ceux mettront en vedette cet immense Etat, jusque là périphérique sur le plan culturel. Sauf pour le cinéma, bien sûr! De grosses pointures actuelles, de Cindy Sherman à Barbara Kruger en passant par Jonathan Monk, admettent du reste cette dette vis-à-vis de celui qui fut pour eux un maître et un exemple. Aujourd’hui, la scène de Los Angeles apparaît d’ailleurs comme plus vivante que celle de New York à certains. Plus à la mode en tout cas.

Crémation en 1970

Le débutant a commencé par étudier de manière fort classique dans les années1950, tout en faisant de petits boulots pour vivre. Il ne sortait pas d’un milieu huppé. Sa mère était une infirmière danoise, son père un brocanteur d’origine italienne. Baldassari se retrouva ainsi une fois à s’occuper d’un camp pour jeunes délinquants…La suite de son parcours débute de manière tout aussi traditionnelle par la peinture dans les années 1960. Sa production se situe certes à l’avant-garde, mais son auteur finit par la juger ringarde. En 1970, à San Diego, il fait incinérer les toiles qu’il n’avait pas vendues (autrement dit la plupart) dans un crématoire officiel. L’artiste intitule l’événement «The Cremation Project». Une manière de le rattacher à ses nouvelles ambitions conceptuelles. Les cendres serviront ainsi à faire des biscuits (à mon avis peu comestibles) lors d’une conférence qu’il donna au MoMA new-yorkais.

"Frames ans Ribbon", 1988. Un exemple typique de sa production. Photo Succession John Baldassari.

La suite de la carrière de Baldassari se compose de créations personnelles et d’enseignement. De 1970 à 1988, il dirige des étudiants au California Institue of the Arts. Après une pause, il revient à l’University of California de 1996 à 2005. J’ignore si c’est la chose qui a inspiré son œuvre célèbre de 1972 «Theaching A Plant the Alphabet». Quant à ses pièces, elles puisent désormais dans les médias (presse, TV, puis Internet…), vus comme un immense inconscient collectif. Elles mêlent tous les genres: texte, vidéo,collage, sculpture. Mais sans dogmatisme, ni sécheresse. Baldassari se veut divertissant. «Il will not make any more boring art», déclarait-il encore il y a deux ans. Ses dernières pièces sont ainsi construites à partir d’émojis. Un aspect finalement caché de la culture populaire, car non perçu comme tel. Mais l’Américain considère ces petites bêtes avec ironie. «Comment les gens peuvent-ils s’intéresser aux émojis? Ils sont si stupides», déclare-t-il en 2017 au «Los Angeles Time».

Une caution intellectuelle

La plupart des musées, et non pas uniquement ceux s’intéressant à la création actuelle, conservent des œuvres de John Baldassari. Elles ne font pas partie de leurs biens les plus précieux, acquis de haute lutte en faisant intervenir des mécènes. Baldassari appartient aux gens qu’il faut avoir dans sa collection pour apparaître crédible. C’est un peu une conscience intellectuelle, mais sans l’aridité désespérante d’un Joseph Kosuth ou l’ennui profond (dans les deux cas selon moi) d’un Lawrence Weiner. Inutile de dire qu’à l’inverse, on risque peu de trouver du Baldassari dans les collections spéculatives. Notez que la chose, un peu farfelue, aurait pu amuser l’intéressé.

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