Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Le corps et l'âme". Le Louvre présente la sculpture de la Renaissance italienne

Pour quelques jours encore, le musée maintient l'exposition qui va de Donatello au jeune Michel-Ange. Elle a ouvert par intermittences depuis l'automne dernier.

La Crucifixion selon Donatello.

Crédits: DR.

Souvenez-vous. C’était en 2013. Le Palazzo Strozzi et le Louvre faisaient ménage commun pour présenter à Florence, puis à Paris, une exposition sur la première Renaissance italienne. Je vous en avais parlé à l’époque, qui devient lointaine. Il s’agissait de montrer que la sculpture avait alors précédé de deux, voire trois générations le retour à un ordre antique. Tandis que des peintres comme Fra Monaco ou Masolino da Panicale perpétuaient (avec beaucoup de charme du reste) des formules relevant de ce qu’on a appelé «le gothique international», tailleurs de pierre et bronziers s’inspiraient des statues romaines. Elles commençaient à sortir de terre par les mérites de ce que l’on pourrait appeler une «proto-archéologie».

Un ange provenant d'une fresque découpée en morceaux de Melozzo da Forli. Musées du Vatican. Photo DR.

«Le corps et l’âme» de cette année, que le Louvre a cette fois coproduit avec le Castello Sforzesco de Milan, constitue une suite de cette belle aventure. L’épisode de 2013 s’arrêtait vers 1450. L’actuel part de cette date pour aboutir aux environs de 1510. Le public peut ainsi retrouver un Donatello superstar devenu vieux. L’homme est en effet mort en 1466 à 80 ans. Un âge d’autant plus vénérable à cette époque qu’il est resté actif jusqu’à la fin. Son style avait néanmoins changé depuis 1410, ainsi que peuvent aujourd’hui constater les spectateurs de sa grande plaque de métal partiellement doré sur le thème de «La Crucifixion». Ce qui restait au départ une certaine rudesse est devenu l'accent mis sur les expressions. Autrement dit un expressionnisme. Parfois violent.

L'Italie entière, cette fois

Donatello ne demeure évidemment pas seul dans cette exposition qui se clôt sur le premier Michel-Ange. Celui du tombeau de Jules II, dont ont été déplacés de quelques mètres les deux fameux «Esclaves» du Louvre. Il y a Andrea del Verrocchio, qui a fait entre-temps l’objet d’une spectaculaire rétrospective au Palazzo Strozzi. Là aussi, les anges de terre cuite conservés par le musée français ont bougé de quelques mètres. Mais il y a près d’eux un ravissant bourreau de la même matière, découvert à Londres dans les années 1990. La statuette restait presque inédite. Autrement, tout le monde est présent, de Mino da Fiesole à Desiderio da Settignano en passant par le Siennois Francesco di Giorgio Martini ou le Vénitien Tullio Lombardo. L’intérêt cesse en effet de se voir focalisé sur la seule Florence, comme en 2013, pour gagner toute l’Italie.

"Les Trois Grâces" antiques près du "Parnasse" de Mantegna et d'une fresque due à son atelier. Photo Connaissance des Arts.

Cet élargissement du champ d’investigations aurait pu donner l’occasion d’opposer des centres culturels très différents. Marc Bormand du Louvre, Francesca Tasso du Castello Sforzesco et Beatrice Paolozzi Strozzi (comme le palais du même nom!) n’ont pourtant pas saisi la perche. Leur approche est demeurée traditionnelle. Presque académique. L’itinéraire reste balisé par des grands thèmes. A «En regardant les antiques» peut succéder «La grâce», «De la grâce à la furie» ou «Le théâtre des sentiments». Les œuvres présentées rentrent du coup comme dans des cases ou des tiroirs. Nulle analyse politique, économique ou même religieuse. Le parcours se termine avec le premier XVIe siècle et la découverte du «Laocoon» antique en 1506. Rien n’est dit pour clore des ruptures cataclysmiques que seront bientôt la Réforme, à partir de 1517, et plus encore le sac de Rome. Des troupes germaniques ont ravagé et pillé la cité pendant six mois de 1527. La Renaissance humaniste a dès lors du plomb dans l’aile.

L'expressionnisme du Nord

Le trio de commissaires n’a donc pas davantage souligné l’opposition entre un classicisme reflétant la fameuse «romanité» (dont se servira plus tard Benito Mussolini) et les accents nordiques tragiques. Partis de Donatello à Florence, ceux-ci ont pourtant été multipliés par les sculpteurs sur bois, sous influence germanique. Un certain gothique a effectué sa rentrée avec des personnages grimaçants de douleur et se tordant les mains. Il a été accentué par l’emploi généreux de la couleur. «Le thème de «La «Mise au tombeau» devient récurrent à partir de 1460», dit un panneau explicatif. C’était une piste. Il eut fallu aller plus loin. Si le Sud est alors remonté comme on le sait vers le Nord, le monde germanique a longtemps rejoint le monde méditerranéen. Il suffit de penser au succès de Dürer dans la Péninsule. Restaurée pour l’occasion, une énorme «Mise au tombeau» polychrome vient ainsi de Bolzano, qui s’est longtemps appelée Bozen.

"Bacchus et Ariane". Le bas-relief de Tullio Lombardo fait l'affiche. Photo Kunsthistorisches Museum de Vienne, 2021.

Par rapport à la présentation de 2013, la sculpture se voit ici accompagnée de peintures, de gravures et de dessins. Mantegna peut du coup frayer avec Bramantino (un Christ admirable, prêté par les Thyssen), Cosmè Tura ou ce Giovanni Santi qu’on connaît surtout comme le père de Raphaël. Un Raphaël présent avec un seul dessin venu faire la pige à ceux, nombreux ceux-là, de Michel-Ange. Le Louvre a puisé en réserves dans ses cartons. Il y a enfin des œuvres se situant à la limite entre la sculpture et l’objet. Quel est l’exact statut du magnifique bouclier de parade dû à l’un des frères Pollaiolo ou d'un ravissant «baiser de paix» produit dans une Italie qui aura surtout connu alors des guerres?

Prêts internationaux

Si l’exposition laisse un peu sur sa faim côté idées, elle ne comprend par ailleurs que des chefs-d’œuvre patentés. Le Louvre a réuni des trèfles à quatre feuilles et des moutons à cinq pattes. Il semble difficile d’obtenir davantage de prêts prestigieux, que ce soit de Londres, du Vatican, de Vienne ou du Bargello de Florence, ce dernier ayant été très sollicité. Il faut dire que le projet remonte loin. Il date par conséquent «d’avant». L’inauguration s’est faite fin 2020. Il y a eu les interruptions avant la courte reprise actuelle. Quelques pièces ne sont ainsi pas présentes, remplacées par des photos en noir et blanc, voulues artistiques. Le visiteur se montre parfois interrogatif. Pourquoi New York a-t-il effectué ses envois et pas Washington? Pour quelle raison telle ville italienne et pas celle-là?

Le Verrocchio presque inédit. Photo DR.

L’ensemble réuni n’en estomaque pas moins. Le public sent que la chose va devenir (provisoirement?) difficile à l’avenir. D’autant plus que le Louvre, très riche en la matière, ne forme pas le meilleur cadre pour une telle présentation, avec son sous-sol de Pyramide où aucun réel effort de décoration n’a été fait. Il manque l’effet miroir du Palazzo Strozzi florentin, où il suffit de sortir dans la rue pour voir la suite. On peut donc se demander si «Le corps et l'âme» (un titre pour tout dire assez creux) connaîtra un jour une prolongation. Il y aurait pourtant beaucoup à dire et à montrer de la sculpture italienne d’après 1520. Le panorama irait du second Michel-Ange à Giambologna (qui était de Douai) en passant par Benvenuto Cellini!

Pratique

«Le corps et l’âme», Musée du Louvre, rue de Rivoli, Paris, jusqu’au 21 juin (c’est après-demain!). Tél.00331 40 20 50 50, site www.louvre.f Ouvert de 9h à 19h. Un article suit sur la fréquentation actuelle des musées parisiens.

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