Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Ariana raconte à Genève la folle histoire de la porcelaine de Meissen au XVIIIe

Bien gardé pendant mille ans, le secret de fabrication des Chinois a été éventé près de Dresde en 1708. C'était le début d'un engouement délirant dans l'Europe entière.

Un plat du "Service aux cygnes" du comte Brühl. Plus de 2000 pièces!

Crédits: Ariana, Genève 2020.

Il était une fois… Pendant un bon millénaire, le secret de la porcelaine a passionné les Occidentaux. Les Chinois l’avaient trouvé dès la dynastie Tang, vers 750. Leur production avait tôt fasciné les Européens. D’où une importation d’abord faible, puis massive. Les fours du Céleste-Empire, qui inondaient l’Indonésie et la Turquie dès le Moyen Age, ont commencé à se déverser à Paris ou à Amsterdam. Il est ainsi arrivé des millions de pièces au XVIIe siècle.

Comment les imiter? Différentes tentatives ont été faites, la plus réussie restant celle des Médicis à Florence au XVIe siècle. Une porcelaine artificielle, sans kaolin, dont subsiste une cinquantaine de spécimens en musées. Tout va changer au début du XVIIIe siècle grâce à un monarque fou de céramiques, le Saxon Auguste le Fort. L’homme s’était emparé d’un chimiste, Johann Friedrich Böttger. Ce dernier prétendait avoir la recette de la pierre philosophale qui transformait tout en or. L’alchimie restait alors très répandue. L’échec du scientifique a été transformé en réussite d’un autre type. Böttger allait trouver en 1708 la formule de la porcelaine, en s’aidant du kaolin disponible en Saxe. Deux ans plus tard, une fabrique installée à Meissen, près de Dresde, sortait les premières pièces parfaites. Elles allaient se répandre dans tout le continent pour la plus grande gloire de l’électeur de Saxe et roi de Pologne qu’était Auguste.

Collections suisses

C’est cette histoire et sa suite que raconte aujourd’hui l’Ariana à Genève dans ses espaces du sous-sol. Il le fait avec la présentation des chefs-d’œuvre tirés de huit collections suisses. Je vous raconte le détail dans un autre article, qui suit immédiatement celui-ci. Il s’agit ici de fixer la manifestation dans son cadre. Un cadre débordant de petites fleurs rococo. Le XVIIIe, en particulier dans sa première moitié, est un siècle de porcelaine. L’invention, ou plutôt la redécouverte, va provoquer un tsunami culturel. Les Saxons avaient bien sûr espéré garder le secret, comme jadis les verriers vénitiens. Il fut vite trahi. Des transfuges payés à prix d’or jaune répandirent sur tout le continent «l’or blanc». Vers 1750 on aurait ainsi pu dessiner une carte des manufactures, presque toutes encouragées par un prince dans la mesure où elles se révélaient fatalement déficitaires. La pointe Est se serait située à Saint-Pétersbourg. La nordique en Angleterre, avec Chelsea ou Bow. A l’Ouest, il y avait l’Espagne, avec Buenretiro. Au Sud Naples, grâce à Capodimonte. Sans mécènes royaux, la Suisse a connu deux tentatives, Zurich, puis Nyon.

Bol et soucoupe, dans un style imité de la Chine et du Japon. Photo Ariana, Genève 2020.

C’est logiquement l’Allemagne qui vit le plus de fours s’installer. Tout venait de là. Le pays comptait en plus 400 petits Etats rivaux. De Ludwigsbourg à Frankenthal ou Höchst, en passant par Nymphenbourg, près de Munich, il se fabriqua ainsi d’innombrables pièces, utilitaires ou non. Le public fortuné appréciait beaucoup les groupes, minuscules sculptures peintes de couleurs vives. On aimait les tons soutenus au XVIIIe siècle. C’est le temps qui les a rendus ailleurs plus sourds. Tout cela coûtait très cher, bien entendu. Comme l’argenterie auparavant, la porcelaine était donc devenue un signe de richesse et de distinction. Avec des services de table énormes. Les deux conçus en Saxe pour le comte Brühl, premier ministre, comptaient ainsi passé 2000 éléments chacun (1). La livraison prenait des années. Pensez que le fastueux dîner en Sèvres commandé plus tard par Louis XVI avait pris tant de temps à exécuter (vingt-trois ans et encore n’était-il pas fini!) que le roi aura été guillotiné en 1793 sans avoir jamais mangé dedans (2).

La guerre, puis la concurrence

Meissen a dominé commercialement et esthétiquement le marché jusque vers 1750. Il y avait là, en bonne partie grâce au modeleur Joachim Kändler et au peintre Johann Gregorius Höroldt, une inventivité folle. A la Chine réelle s’était bientôt superposée une Chine de fantaisie. Puis le naturalisme l’avait emporté avec fleurs et légumes. Il sortait de l’imagination des créateurs de nouveaux groupes chaque année, avec des sujets galants, mais aussi satiriques ou réalistes. C’est cette période bénie que montre l’Ariana. La suite s’est révélée en demi teinte. La Guerre de Sept Ans (1756-1763), la première mondiale dans la mesure où elle a impliqué l’Inde comme le Canada alors français, s'est révélée une catastrophe pour la Saxe. Une Prusse en voie de militarisation l’a écrasée. Mais il y a aussi eu, en France, la création d’un atelier à Vincennes, bientôt transporté à Sèvres.

Un carlin en Meissen. L'animal symbolisait à l'époque la franc-maçonnerie. Photo Ariana, Genève 2020.

Sèvres va ainsi dominer la seconde moitié du siècle, réussissant mieux que Meissen son passage du rococo échevelé à un néo-classicisme sage (et parfois un peu lourd à force de décors). C’est désormais ici que l’imagination se retrouvait au pouvoir. Les idées rayonnaient depuis Paris. Le style du groupe va par exemple totalement changer. Sèvres, qui a longtemps produit une porcelaine «tendre» (dont l'apparence possédait un côté moelleux), et donc sans kaolin, va lancer le «biscuit». Une pâte blanche et mate dont l’aspect, un fois cuite, évoque le marbre. Finie la couleur!

 Une suite sans gloire

Meissen ne va pas décliner et mourir pour autant. La preuve! La manufacture perdure de nos jours, après avoir supporté quarante-cinq ans de communisme en Allemagne de l’Est. Mais elle n’en finit plus de se répéter, même s’il est permis de trouver les grands miroirs et les consoles produites au XIXe siècle amusants. Des tours de force très kitsch. L’heure de gloire n’en était pas moins alors déjà passée depuis un demi-siècle. Dans les pays germaniques, une fois fermées les entreprises trop chères pour de petits princes, l’initiative allait depuis 1800 à Berlin et à Vienne. Les métropoles. Berlin tiendra ainsi le coup au XXe siècle, pourtant politiquement catastrophique pour l'Allemagne.

Et un petit groupe galant pour terminer! Photo Ariana, Genève 2020.

Aujourd’hui, c’est dans le monde entier que les fabriques de porcelaine qui se retrouve menacées. Que voulez-vous? Le fait main n’intéresse plus personne. Sèvres lui-même paraît menacé, faute de commandes d'Etat. Si porcelaine il y a, c’est désormais un vecteur pour les plasticiens. L’ancien «or blanc» aujourd’hui pris le pas sur la faïence ou le grès chamotté.

(1) Des éléments des deux services Brühl sont présentés au sous-sol de l’Ariana.
(2) Le service de Louis XVI, acheté après la Révolution par George IV, fait aujourd’hui partie de la Royal Collection anglaise.

Pratique

«Folies de porcelaine», Ariana, 10, avenue de la Paix, Genève, jusqu’au 6 septembre. Tél. 022 418 54 50, site www.ariana-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. L’article sur l’exposition elle-même se trouve une case plus bas dans le déroulé de cette chronique.

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