Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Ariana présente à Genève sa collection de céramiques japonaises anciennes

C'est le quatrième volet de "L'Ariana sort de ses réserves". L'exposition va du XVIIe siècle à 1912. Elle est actuellement fermée, mais le catalogue est sorti.

L'assiette d'Arita, abusivement inventoriée comme moderne, alors qu'il s'agit d'un chef-d'oeuvre du XVIIIe siècle.

Crédits: Musée de l'Ariana, Genève 2021.

Chic! Ils ont mis mon plat de porcelaine préféré en couverture. Oh, un petit bout seulement! Il faut dire qu’autour du dragon central tourbillonnent tant de détails que le livre dépasserait de beaucoup la taille d’un in-folio si toutes les fleurs, bordures et motifs géométriques avaient été reproduits. Je me demande du reste combien de centaines d’heures a nécessité cet ouvrage décoratif (manifestement destiné à l’Occident) aux artisans japonais l’ayant créé à Arita dans les années 1880. Le temps comptait visiblement d’autant moins qu’un accident de cuisson restait toujours possible. Crac! Et on recommençait à zéro...

L'entrée dans l'exposition avec un ensemble de vases du XVIIIe, montés en Europe un siècle plus tard. Photo Musée de l'Ariana, Genève 2021.

L’œuvre en question constitue l’une des vedettes de l’exposition «Chrysanthèmes, dragons et samouraïs» de l’Ariana. Aujourd’hui fermée pour les raisons que vous devinez, la manifestation constitue le quatrième volet du programme «L’Ariana sort de ses réserves». L’idée est à chaque fois de présenter les collections du musée sinon «in extenso», du moins de manière étendue. «Il y a d’abord eu la faïence italienne», se souvient Stanislas Anthonioz, co-commissaire de la présentation actuelle avec Ana Quintero Pérez. «Puis sont venues les Terres d’Islam. Nous avons ensuite montré nos faïences et verres alémaniques sous le titre de Schnaps & Rösti». Il fallait une suite, avant de s’attaquer à l’énorme morceau que constitue ici comme ailleurs la Chine. «La prochaine étape sera auparavant notre ensemble de vitraux.»

Une visite en forme de révélation

Pourquoi le Japon aujourd’hui, après plusieurs années de travail? Un peu par hasard, comme toujours. «Nous avons reçu la visite d’une chercheuse venue du Rekikaku, ou Musée national d’histoire du Japon», explique Ana. «Elle avait la mission énorme de visiter les institutions européennes, afin de voir ce qu’elle possédaient comme céramiques créés à Arita ou à Satsuma.» La visite s’est révélée plus que favorable. Elle apparaissait même flatteuse. «Nous avons appris que nous possédions un ensemble de 800 pièces tout ce qu’il y a de plus honorable. Nous détenions même plusieurs chefs-d’œuvre nippons.» Autrement dit des pièces belles, rares et en bon état. Et Ana de citer quelques exemples. Une statuette de samouraï du XVIIe siècle, dont il n’existe que quatre exemplaires connus. Une merveilleuse assiette d’Arita donnée Jean-Claude Pittard en 1998. «Elle s’était retrouvée un peu vite classée comme du XXe siècle, alors qu’elle date des premières années du XVIIIe, en dépit de son décor si moderne.»

Un vase monumental en Satsuma, destiné au public occidental. Photo Musée de l'Ariana, Genève 2021.

Ces préambules encourageants ont amené le musée à se concentrer sur le Céleste-Empire. La conservatrice Anne-Claire Schumacher a confié le commissariat à Ana et Stanislas. Avec les difficultés que cela suppose. «Nous sommes une petite équipe à l’Ariana», reprend Stanislas. «Nous restons ce qui s’appelle en médecine des généralistes. A chaque exposition de ce type, il nous faut acquérir une nouvelle formation. C’est un recyclage permanent.» La chose implique bien sûr de se tourner vers l’extérieur quand il faut des renseignements précis. Il existe Dieu merci des spécialistes. «Il en a défilé beaucoup chez nous», se souvient Ana Quintero Pérez. «Chacun labourait son petit pré carré.» L’Université de Zurich a été mise sur le coup, avec la participation du japonologue Hans Bjarne Thomsen. L’homme a notamment écrit pour l’énorme catalogue («il est de quelques grammes moins lourd que celui de l’exposition Gustave Revilliod») un article sur «La collection de céramiques japonaises du Musée Ariana en regard de celles des autres musées suisses». Un texte où le lecteur apprend qu’il n’existe guère mieux ailleurs dans le pays. Le Rietberg alémanique comme la Fondation Baur genevoise restent avant tout Chine.

Revilliod à la base

«La base de notre fonds remonte au legs Gustave Revilliod en 1890», raconte Stanislas Anthonioz. «Il a acheté de nombreuses pièces lors de son voyage sur place en 1889. Elle venaient compléter les vases et les plats spectaculaires qu’il avait précédemment acquis dans les expositions universelles.» L’ennui, c’est qu’on ne sait pas toujours ce qui a effectivement appartenu à Revilliod. La preuve! «En 2019, le MEG a retrouvé dans ses réserves onze plats qualifiés de chinois. Ils complétaient la série de ceux que nous avions déjà. Nos deux institutions ont procédé à un échange.» Le visiteur les retrouvera dans la grande salle du sous-sol, où se trouvent les pièces monumentales. Il y a là notamment un modèle surdécoré de quatre-vingt centimètres de diamètre. Une prouesse technique, même s’il n’est pas ressorti tout à fait rond du four. Difficile de faire plus japonais de goût!

L'une des nombreuses statuettes produites au XIXe siècle que possède le musée. Photo Musée de l'Ariana, Genève 2021.

Après Revilliod, le musée a peu dépensé pour des pièces japonaises, du moins anciennes. Avec une date de césure à fixer. Que veut dire le mot «ancien»? «Nous avons décidé de nous arrêter cette fois en 1912. La fin de l’ère Meiji marque à notre avis une rupture», précise Ana. «La partie moderne et contemporaine, avec notamment nos sculptures en porcelaine de Seharu Fukami, pourrait faire l’objet d’un autre accrochage.» Pour ce qui précède chronologiquement, tout est donc arrivé au XXe siècle par dons. Quelquefois un ensemble, comme un service de table assez kitsch. La soupière ou la saucière n’ont rien de spécialement nippon. Il s'agit en général de pièces isolées. Un beau plat, au décor de fleurs dans des cercles d'Arita des années 1700, est entré de la sorte en 2020. Cadeau! Juste à temps pour figurer dans le catalogue.

Catalogue papier

Ce dernier a demandé beaucoup de temps, et surtout de patience. Il fallait obtenir les articles. Terminer les notices pendant le premier confinement, au printemps dernier. «J’avais autour de moi une quarantaine d’ouvrages», se souvient Stanislas. «Je complétais les textes avec les renseignements que je trouvais sur le Net.» Pendant ce temps, des auteurs sollicités faisaient défaut ou rendaient une copie à revoir de A à Z. Les deux co-commissaires tenaient cependant beaucoup au papier en dépit de leur (jeune) âge. «Bien sûr qu’on peut compléter au fur et à mesure des besoin une publication virtuelle», admet Ana. «Mais il faut aussi un objet d’accompagnement séduisant, intéressant et durable.» Un catalogue donc, tiré cette fois à 750 exemplaires seulement. Ce sera peut-être le dernier de ce type qu’éditera l’Ariana, même si celui-ci se veut accessible sur le plan intellectuel (sur celui financier, c’est une autre paire de manches). «Il s’agit de se montrer rigoureusement scientifique et agréable à regarder. Beaucoup de photos, et en couleurs.»

L'un de grands vases en Arita achetés par Gustave Revilliod. Il y a la paire! Photo Musée de l'Ariana, Genève 2021.

Voilà. Je vous reparlerai de l’exposition en temps voulu. C’est selon moi une des plus réussies de l’Ariana, à cause des pièces monumentales. Elles se révèlent pour une fois aux dimensions de l’espace. Et puis les chrysanthèmes, les dragons et les samouraïs, cela fait tout de même rêver!

Pratique

«Chrysanthèmes, dragons et samouraïs», Ariana, Genève, jusqu’au 5 septembre. Le musée est actuellement fermé pour cause de pandémie. Le catalogue a paru chez Georg. Il compte 465 pages. Il devrait pourvoir se commander chez l’éditeur.

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