Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Ariana genevois raconte la vie de son fondateur Gustave Revilliod. Voici le livre!

L'homme a acquis 30 000 oeuvres. Il les a léguées en 1890 à la Ville de Genève avec le bâtiment les conservant. Son testament n'a pas été respecté. Le livre se double d'une grande exposition.

Le portrait de Gustave Revilliod par Albert Durade. Il aurait ou choisir un peintre plus prestigieux.

Crédits: Musée d'art et d'histoire, Genève 2018.

C'est le grand œuvre, comme en alchimie. Il aura fallu quatre ans à l'Ariana pour mener à bien son exposition Gustave Revilliod. Notez qu'il aurait mieux valu se contenter de trois. Le créateur du bâtiment, devenu musée, est né en 1817. L'affaire s'est cependant révélée complexe. D'une part, le mécène a légué, en plus de ses domaines, 30 000 objets à la Ville de Genève. C'est beaucoup. De l'autre, il existait des archives jusqu'ici en grande partie inexplorées. Elles comportent des montagnes de documents, avec leurs lacunes et des silences. Il n'y est pas question de tout, même si les Archives d'Etat de Genève conservent notamment plus de 4800 lettres de Gustave Revilliod.

Les œuvres aussi, dont un fleuron devait aboutir à une exposition, posaient des problèmes. Comment les repérer et les identifier? Godefroy Sidler, l'homme de main de Revilliod promu conservateur à sa mort en 1890, a certes tout noté de sa belle écriture. Mais l'homme travaillait pour l'éternité. L'Ariana était pensé comme un tout, où la moindre chose (et pourtant Dieu sait s'il y en avait!) possédait sa place définitive. Pas besoin dans ces conditions de leur apposer un numéro. Or l'institution a bougé. Elle est devenue en 1934 un musée du verre et de la céramique (de la céramique surtout). Des pièces du Musée d'art et d'histoire (MAH) ont du coup traversé le Rhône, tandis que les peintures, les sculptures et un petit peu d'archéologie gagnaient le MAH. Des pièces désormais jugées ethnographiques se sont retrouvées dans l'actuel MEG. Démantelée, la salle étant même détruite, la bibliothèque de 10 000 titres a enfin rejoint d'autres livres dans celles de la la Ville. Autant dire que le patrimoine a été émietté.

Un ouvrage de référence

Tout une équipe de chercheurs, et surtout de chercheuses a dû déblayer le terrain. Etait prévu, outre la présentation actuelle occupant non seulement le sous-sol mais une partie des étages, un gros ouvrage de référence. Rien à voir avec un simple catalogue. De nombreuses contributions devaient faire briller les facettes du personnages. Elles se révèlent nombreuses, dans la mesure où Gustave Revilliod, homme encyclopédique, s'intéressait à tout. Il fallait donc un comité. Danielle Buyssens, Barbara Roth-Lochner et Isabelle Naef Galuba, directrice de l'Ariana, se sont ainsi retrouvées en charge de plus de trente auteurs. L'un prenait les tableaux, l'autre le goût des roses, un troisième celui du Moyen Age. Il fallait aussi de la place pour la «chambre chinoise» (aujourd'hui disparue), la cloche de Shinagawa (restituée au Japon) ou la manière (révolue) d'acheter à Paris au XIXe siècle. Vous imaginez le travail de recadrage, de relecture, et sans doute de réécriture, pour arriver à un tout harmonieux!

A l'arrivée, le lecteur, et dans une certaine mesure aussi le visiteur de l'actuelle manifestation de l'Ariana, se retrouve devant un portrait éclaté d'un «homme ouvert au monde», pour reprendre le sous-titre choisi. Gustave est un fils de la grande bourgeoisie genevoise. Sa mère Ariane (d'où plus tard le nom d'Ariana) est une de La Rive. Son père Philippe dirige sa famille à l'ancienne. Avec sérieux. Il faut dire que cet homme d'argent a trois fils peu faits pour lui plaire. L'un, Horace, devient peintre. Assez mauvais. Il a en plus un enfant illégitime de ce que ma grand-mère eut appelé «une créature». Le second Charles, a épousé une de Sellon, ce qui est bien. Il en a eu un fils, ce qui semble encore mieux. Mais il s'agit d'un piètre gestionnaire... Et il y enfin Gustave qui pense avant tout à voyager au loin et à acheter des objets comme il se doit inutiles.

Une maison trop pleine

Horace et Charles meurent en 1858. Philippe en 1864. Ces deuils ne semblent pas trop affecter Ariane, qui se retrouve seule avec son préféré. La jeune fille qu'on voir en fleur dans l'exposition tient désormais de la matrone. Elle ressemble sur ses photos à la veuve Cliquot. Le couple se retrouve au 12, rue de l'Hôtel-de-Ville, dans l'immeuble familial. Gustave transforme peu à peu les lieux en petit musée. Il faut dire qu'il a vu à Londres, en 1851, la première Exposition universelle. Il a comme tout le monde subi un choc devant cet amoncellement d’œuvres d'art surdimensionnées à côté de produits de l'industrie. Comme le notait l'écrivain Philippe Julian dans «Le styles» en 1962, les appartements victoriens se sont du coup mis à ressembler au Crystal Palace en petit. Le Japon, où ira assez vite Revilliod, y ajoutera bientôt sa bibeloterie. Un exotisme de plus.

Vous l'avez deviné. Une seule maison dans la Vieille Ville devient trop petite. Il faut à Gustave son grand bâtiment, comme les villes française ou anglaises les construisent alors pour leurs institutions publiques. C'est en 1877 le début du chantier de ce qui deviendra l'Ariana, Ariane étant morte en 1876. L'architecte initialement choisi, Emile Grobéty, ne se révèle pas le bon. Les travaux se poursuivent sous la houlette de Charles-Elysée Goss, qui s'occupe simultanément du Grand Théâtre à la Place Neuve. Ils sont supervisés par Godefroy Sidler, devenu l'intime des Revilliod. L'ancien valet, dont l'instruction s'est vue dûment complétée, brodait de concert avec Ariane. Il achetait déjà des objets pour Gustave. Il peut maintenant le remplacer au besoin. Il est permis de s'interroger sur les relations de cet étrange duo, ce que le livre ne fait pas faute de documents.

Un bâtiment inachevé

La première salle est installée en 1883. Le public a accès à un édifice inachevé l'année suivante. Le monument ne se verra du reste jamais terminé. Le gigantesque escalier, prévu dans le hall-cathédrale, restera à l'état de projet. Il faut dire que cette débauche de plafonds peints et de colonnes en marbre (toutes différentes au premier étage!) coûte cher. Cela dit, Gustave dispose de gros moyens, même si ce ne sont pas ceux des ses amis le duc de Brunswick ou le marquis Campana, ce dernier étant désormais ruiné. Ils lui ont notamment permis d'agrandir son domaine ancestral de Varembé, qui remonte au XVIIe siècle. Trente-six hectares au final, et ce à quelques mètres d'une cité en pleine expansion. 360 000 mètres carrés, si vous préférez. Varembé va alors du lac jusqu'au musée en travaux. Son propriétaire peut ainsi remodeler à sa guide un véritable paysage, comme ceux que son frère Horace peignait si mal.

Les années passent. En 1888-1889, Gustave entreprend son tour du monde, comme cet autre Genevois Alfred Dumont dont vient de nous parler la Société des Arts. Il revoit l'Egypte, découverte lors de l'ouverture du canal de Suez en 1869. Puis c'est l'Inde, Ceylan, le Vietnam et les Etats-Unis. De quoi acheter beaucoup de choses. Et de prendre le virus des voyages. Revilliod repart ainsi pour l'Egypte en 1890. Il meurt soudainement au Caire, faisant de la Ville de Genève son héritière universelle. Une seule condition. Sidler doit diriger l'Ariana. Tout semble réglé. En fait, rien de l'est. L'ouverture du Musée d'art et d'histoire en 1910 change la donne. Genève possède désormais son vrai grand musée. Puis c'est l'amputation du domaine pour construire l’immeuble de la Société des Nations (actuel ONU), alors qu'on démantèle les collections entassées à l'Ariana...

La tombe et le parking

Ces altérations ne pouvaient se voir passées sous silence dans le livre, dont l'exposition constitue d'une certaine manière un produit dérivé. Il est amusant d'y lire deux opinions diverses. Dans cet ouvrage dominé par les contributions de Danielle Buyssens et de Barbara Roth-Locher (cette dernière analysant notamment l'histoire de la fortune Revilliod), il y a ainsi l'avis de la directrice de l'Ariana Isabelle Naef Galuba et celui de la conservatrice Anne-Claire Schumacher. Pour la première, «on se prend à croire que Gustave Revilliod aurait tout de même approuvé, pour une noble cause, l'implantation de la Société des Nations sur ses terres.» Voilà qui répond au dogme officiel d'une Genève par vocation internationale. Anne-Claire Schumacher se permet pourtant de rappeler que «le bâtiment, construit entre 1929 et 1937, en contradiction complète avec le testament du légataire, masque définitivement la vue sur le lac et oblige à en repenser l'accès». Sans compter que le parc onusien, pour des raisons de sécurité, s'ouvre peu au public. Cela vaut peut-être mieux. Les Genevois découvriraient autrement que la tombe de Revilliod se trouve à côté du sinistre parking des internationaux!

(1) Je rappelle que Louvre consacre jusqu'au 18 février une immense exposition à la Collection Campana, «Un rêve d'Italie»

Pratique

«Gustave Revilliod, 1817-1890, Un homme ouvert au monde», ouvrage collectif, aux Editions Cinq Continents, 480 pages. Un gros défaut, le prix, 90 euros. Au musée 93 francs.

La suite Revilliod une case en dessous dans le déroulé. Il me faut aussi parler de l'exposition à l'Ariana!

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