Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Ariana genevois présente une double exposition inspirée par deux films anciens

Uwe Wittwer, Aiko Watanabe et Jürg Halter ont revisité "Les contes de la lune vague après la pluie" de Mizoguchi. Wittwer seul l'"Aguirre" de Werner Herzog.

Un dessin sur verre de Wittwer et un oiseau du XVIIIe siècle.

Crédits: Musée de l'Ariana, Genève 2021.

Ce ne fut pas le choc comme en 1951, mais tout de même. La présentation des «Contes de la lune vague après la pluie» de Kenji Mizoguchi (si sous êtes puristes, dites Mizoguchi Kenji) en 1952 à la Mostra de Venise n’en fut pas moins l’un des chocs du festival. Si Akira Kurosawa avait décroché le Lion d’or l’année précédente, Mizoguchi repartit avec celui d’argent. Une couleur par ailleurs lunaire. La vraie gagnante se révélait cependant la firme Daiei, créée en 1942. Ses producteurs avaient décidé de faire la conquête de l’Occident avec des productions de prestige, si possible situées dans des époques lointaines et pittoresques. Une politique qui portera ses fruits jusqu’au milieu des années 1960.

Les dessins d'Uwe Wittwer d'après divers plans du film et les poteries d'Aiko Watanabe. Musée de l'Ariana, Genève 2021.

«Ugetsu Monogatari» (ou «Les contes de la lune vague après la pluie») est devenu depuis un classique du cinéma en noir et blanc. Soixante-cinq ans après la mort de Mizoguchi, ce drame situé dans un Japon médiéval en pleines guerres civiles peut donc servir de trame à une exposition présentée à Genève par l’Ariana. Elle réunit un peintre assez connu, Uwe Wittwer, un céramiste actuel, Aiko Watanabe, et un jeune écrivain, Jürg Halter. Il faut préciser que le héros, ou plutôt l’anti-héros, du film de 1952 est potier. Je ne sais pas s’il s’agit là, comme l’écrit la conservatrice Anne-Claire Schumacher d’un «projet de décloisonnement et de métissage des disciplines dans l’expression contemporaine.» Il me semble que ces mots, à force d’avoir été dits et redits, ne signifient plus rien du tout. Je dirais plus simplement que les trois modes se complètent et se répondent, même si j’ai à peine remarqué les bouts de texte de Jürg Halter.

Dessins poèmes et céramiques

Aux murs des deux salles du premier étage, vouées à la création actuelle, Uwe Wittwer occupe les murs. Il y a là ses dessins et impressions numériques. Elles reprennent des plans, parfois célèbres, du film, photographiés à l’époque par Kazuo Miyagawa. La mise en scène les dispose à l’Ariana tantôt par lignées, tantôt par grappes. Aiko Watanabe a donné, lui, les céramiques, au style un peu fruste. Plongée dans le noir, la première salle propose sur des tables en métal rouillé des pièces laissées brutes. Certaines tiennent de la dalle de terre cuite. D’autres évoquent des fragments de murs en forme de nids d’abeilles. L’autre espace, lumineux et blanc, présente des vases à la maladresse très calculée. On sait que tout une part de la poterie japonaise se méfie de la perfection.

Un plan célèbre de "Les contes de la lune vague après la pluie.". Photo DR.

Uwe Wittwer bénéficie d’une seconde exposition au premier étage de l’Ariana. «Les écrins de la colère» occupe les douze vitrines en forme de capsules (ou de suppositoires) disposées autour de la grande nef. Là aussi, le point de départ est un film devenu ancien. «Aguirre ou la colère de Dieu» date de 1972. L’action se situe pendant la conquêtes de l’Amérique du Sud par les Espagnols au XVIe siècle. C’est la dérive, à tous les sens du terme, d’un aristocratique officier pilotant un petit groupe de Blancs sur un radeau. Werner Herzog, qui avait alors 30 ans, signait le film qui allait le rendre célèbre pour une décennie. Aussi allumé que son personnage, Klaus Kinski crevait l’écran avant de crever sur l’écran. Pour Herzog, filmer devait correspondre à une réelle mise en danger physique. Avec des risques fous. D’où un résultat parfois paradoxalement d’un grande platitude, comme avec «Fitzcarraldo» en 1982. A 79 ans, l’Allemand semble aujourd’hui presque oublié.

Des verres et des oiseaux

Pas pour tout le monde apparemment! Wittwer peut ainsi proposer des peintures noires sur verre, ce médium faisant partie de l’ADN du musée genevois. Ces plaques alignées au fond des vitrines laissent de la place pour des oiseaux, produits en général au XVIIIe siècle à Meissen, mais aussi plus tard au Portugal comme dans les fabriques de Limoges. L’idée de départ vient d’une réplique du film. Au sommet de sa mégalomanie, Aguirre dit: «Si moi je veux que les oiseaux tombent des arbres de la forêt, je vais voir que les oiseaux tombent des arbres de la forêt.» Aucun des précieux et fragiles volatiles retenus, parfois montés en bronze doré sous Louis XV en France, n’est heureusement tombé depuis l’ouverture de l’exposition, juste avant le dernier confinement. Dieu doit avoir calmé sa colère depuis Aguirre.

Pratique

«La maison imaginaire, Uwe Wittwer, Aiko Watanabe, Jürg Halter», Ariana, 10, avenue de la Paix, Genève, jusqu’au 23 mai. «Les écrins de la colère» d’Uwe Wittwer, jusqu’au 23 mai. Tél. 022 418 54 50, site www.musee-ariana.ch Ouvert du mardi au vendredi de 10h à 18h.

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