Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Ariana genevois place son Japon sous le signe des chrysanthèmes, des dragons et des samouraïs

Le musée présente le plus gros de ses céramiques nippones dans son sous-sol. Il s'agit là d'un ensemble réunissant surtout des pièces du XIXe siècle finissant.

La couverture du catalogue, avec le fragment d'un énorme plat en porcelaine d'Arita.

Crédits: Ariana, Genève 2021.

Il y a d’abord eu l’Italie. C’était en 2007. En art, ce pays passe toujours en premier. Et comme la céramique en constitue aussi un… Puis sont venues sept ans plus tard à l’Ariana les «Terres d’Islam». Vaste programme! D’où le repli, peut-être, sur quelques cantons suisses alémaniques un peu rustiques avec «Schnaps et röstis» en 2017. Il s’agissait à chaque fois d’une exploration des collections. Formées fil des décennies, celles-ci réservent toujours leur lot de bonnes et de mauvaises surprises. Tout un pan du fonds se retrouve ainsi étudié par des spécialistes. Les musées ne doivent pas se préoccuper des seules «provenances», qui semblent désormais obséder tout le monde. Il y a aussi la conservation et l’étude.

Fin 2020, l’Ariana genevois a inauguré dans son sous-sol la présentation de «Chrysanthèmes, dragons et samouraïs». C’était presque en catimini. La Suisse fonçait tout droit vers son second confinement national. Autant dire que les amateurs se sont alors précipités pour voir l’essentiel des quelque 800 céramiques japonaises détenues par l’institution. Les premières étaient arrivées là en 1890 avec le legs de Gustave Revilliod. Les dernières en 2020. On attendait alors encore le catalogue. Enorme, et comme il se doit très lourd, ce dernier est arrivé bien avant que le musée rouvre ses portes le 2 mars. Quand on dit «son pesant de science», ce n’est pas un vain mot. Je vous en avais parlé à ce moment-là avec les commissaires Ana Quintero Pérez et Stanislas Anthonioz.

Le goût du colossal

Aujourd’hui que le public peut sans problème voir cette exposition, prolongée jusqu’au 9 janvier 2022, c’est le moment d’y revenir. Il s’agit sans doute là d’une des présentations les plus réussies du musée. La chose tient bien sûr à la qualité et à la variété des œuvres mises en lumière. Du moins pour beaucoup d’entre elles. Mais pas seulement! Pour une fois, serais-je tenté de dire, les pièces alignées dans cet espace immense se révèlent à la taille de l’endroit. Gustave Revilliod, qui achetait beaucoup dans des expositions universelles ayant révélé le Japon aux Occidentaux depuis 1867, en avait ramené des plats surdimensionnés. Des lanternes pesant des quintaux. Des vases atteints d’éléphantiasis. Il fallait cette hypertrophie pour une nation s’entrouvrant au monde après des siècles de réclusion volontaire. L’idée du nouveau gouvernement, placé sous la houlette d’un empereur revenu au pouvoir, était d’en mettre plein la vue du public afin de garnir les carnets de commandes.

"Femme au paravent". Manufacture Goraku, vers 1880-1890. Photo Ariana, Genève 2021.

L’histoire de la porcelaine nippone se révèle moins longue qu’en Chine, où elle remonte au VIIIe siècle. Elle date ici des débuts du XVIIe. Et encore est-elle apparue sous l’influence coréenne! La production a pris son envol vers 1660. En pleine guerre civile après la chute de Ming, la Chine ne pouvait plus ravitailler le monde, de l’Empire ottoman à l’Europe en passant par l’Indonésie. Les importateurs hollandais ont alors changé leur fusil d’épaule et passé commande aux Japonais pour quelques décennies. Les plus anciennes pièces présentées par les vitrines de l’Ariana (dans le corridor situé derrière les murs de la grande salle souterraine) datent de ce moment-là. Le Japon va ensuite à nouveau se replier sur lui-même, et donc sur sa consommation domestique. Il faudra attendre les années 1850 et l’ouverture forcée pour que tout reparte, avec la fondation de nombreuses manufactures dans l’archipel. Produits de luxe et tout-venant. Il partira ainsi des millions de pièces pour un Occident atteint de «japonisme».

Virtuosité folle

Gustave Revilliod, qui a lui-même passé par l’Extrême-Orient en 1889, a également beaucoup acheté sur place. C’est bien au Genevois que la collection actuelle doit sa silhouette. Un goût certain pour le spectaculaire, et pour tout dire le surchargé. On reste avec lui très loin du «zen». C’est le monde de la virtuosité et de la technique. Plus du travail. Et surtout de la patience. L’exécution de certains plats et vases a dû demander à un personnel hautement qualifié des centaines d’heures. Avec toujours la peur de l’échec pour ces tours de force, qui pouvaient ressortir déformés ou effondrés du four. Si l’énorme potiche présentée à Vienne en 1873 a tenu le coup, deux vases bleus monumentaux (et encore, il faut penser à la rétractation de la porcelaine!) visibles ici se sont ainsi légèrement affaissés. On pense ici à deux petites tours de Pise.

Le plus grand des plats d'Arita du musée. Il se trouvait jusqu'ici au MEG, classé comme "chinois". Photo Ariana, Genève 2021.

Ouvert par une garniture de cinq vases d’Arita/Hizen des années 1720, montés bien plus tard en France avec une débauche de bronzes dorés, le parcours ne comprend bien sûr pas que des pièces de parade. Une part importante se voit ainsi réservée aux figurines, dont la plupart montrait vers 1880 les personnages populaires d’un monde disparaissant à toute vitesse sous les effets de la modernisation. A la grande surprise des gouvernants de l’ère Meiji (1868-1912), les Occidentaux préféraient en effet l’artisanat ancien du pays à ses produits industriels. Il fallait bien les satisfaire. Il y aura aussi pour cela les services de table à décors typiques. Rien de plus étrange que de voir une soupière à motif japonais. Plus les innombrables bibelots dits «Satsuma», même si tous ces objets surchargés ne proviennent pas de la fabrique du même nom.

Présentation sobre

L'ensemble a trouvé place à l’Ariana dans une présentation aérée. Mise en scène sobre. Il y avait déjà bien assez de décors sur les céramiques. Des plateaux en forme de tables alignent des plats dont l’un (purement décoratif) ne mesure pas moins de quatre-vingts centimètres de diamètre. Bien nettoyés, les vases forment comme des forêts. Les espaces annexes proposent les pièces par firmes ou par techniques, certaines de ces dernières se révélant envahissantes. Trop, c’est quand même trop. Il y a souvent de la part des commissaires des explications liminaires. Tout le monde ne va pas lire le catalogue. Le visiteur se rend par ailleurs bien compte qu’il ne pourra pas digérer l’ensemble d’un coup, même si la cuisine nippone est à la mode. Plusieurs visites s’imposent donc. Il faut bien cela pour appréhender un art bâti sur la surabondance. Nous sommes à l’Ariana aux antipodes de la cérémonie du thé et de son dépouillement.

Plat en Arita des années 1690-1720. Photo Ariana, Genève 2021.

Prochaine plongée dans les caves afin d’en analyser une partie des réserves dans quelques années. Thème prévu, les vitraux du musée.

N.B. L'Ariana avait déjà montré certains des objets ici présentés en 1995, au moment de sa réouverture au public après d'interminables travaux.

Pratique

«Chrysanthèmes, dragons et samouraïs», Musée de l’Ariana, 10, avenue de la Paix, Genève, jusqu’au 9 janvier 2021. Tél. 022 418 54 50, site www.musee-ariana.ch Ouvert du mardi au dimanche, de 10h à 18h.

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