Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Antikenmuseum de Bâle raconte "la vraie histoire" des gladiateurs romains

Montée par le directeur Andrea Bignasca, l'exposition propose des prêts italiens, bien sûr, mais aussi de très importantes pièces provenant de l'Helvétie colonisée.

Un casque de gladiateur, provenant de Pompéi. Le visage de son porteur restait invisible.

Crédits: Antikenmuseum, Bâle 2019.

C’est une exposition populaire, et elle ne s’en cache pas. «Gladiator, L’histoire vraie», que propose pour six mois l’Antikenmuseum, «surfe» un peu tardivement sur le succès du film de Ridley Scott avec Russel Crowe (2000). Le sujet apparaît malsain juste ce qu’il faut pour y aller tout de même en famille. Le type de spectacles étudiés se termine presque forcément par mort d’homme. Dans l’admiration un peu béate que les classiques ont éprouvé pour les Romains, notamment au XVIIe siècle, les jeux du cirque faisaient ainsi tache. Bien davantage que l’esclavage. Rappelons que le «Code Noir» de Colbert laissait un champ libre, quoique réglementé, à ce dernier et que le servage (une sorte d’esclavage «soft») restait alors commun à bien des pays.

Un relief à motifs de gladiateurs. Photo Antikenmuseum, Bâle 2019.

Les Grecs ne connaissaient pas les combats de gladiateurs, du moins sous leur forme histrionique (1). L’actuelle présentation n’en fait pas moins remonter ces luttes jusqu’à Homère. Ajax combat Diomède en hommage à Patrocle aux funérailles de ce dernier dans «L’Illiade». Les hellénistes parlent alors avec une gourmandise lettrée d’hoplomachie. Une sorte de première historique. Les combats de gladiateurs sont en effet nés par la suite de jeux organisés en l’honneur d’un mort illustre. Ils sont attestés dans le monde romain en 254 avant Jésus-Christ et tendent, comme le montre un schéma tracé sur un mur de l’exposition, à devenir toujours plus luxueux et abondants. Il y a deux, puis dix, puis cent couples de gladiateurs. D’où le coût extravagant de ces festivités, que prennent en charge des politiciens avides de se concilier le peuple romain réduit au niveau larvaire de plèbe. On connaît la formule. Du pain et des jeux.

Des amphithéâtres partout

Organisés, mais quelquefois par an seulement, dans des amphithéâtres poussant comme des champignons dans tout l’Empire (sauf en Egypte), les combats ne forment pas l’attraction unique des jeux. Il y a les chasses aux animaux sauvages reconstituées dans l’arène, les exécutions particulièrement atroces des condamnés à mort (tués par des ours ou des lions) et d’autres joyeusetés que la foule suit avec avidité. C’est le versant noir d’une civilisation qui se veut autrement guidée par des philosophes. Le christianisme n’y changera pas grand-chose. Mais il faut dire qu’il finira par s’incarner dans une institution aussi discutable que l’Eglise. Constantin avait bien décidé de limiter les dégâts au début du IVe siècle, mais il subsistait encore des gladiateurs en 418 à Rome. Vers 510 même en Afrique du Nord.

L'entrée de l'exposition, avec une statue de Pompéi, un extraordinaire cratère apulien et des fresques provenant de Paestum. Photo Antikenmuseum, Bâle 2019.

«La vraie histoire», dit le sous-titre de l’exposition proposée dans le musée aujourd’hui dirigé par Andrea Bignasca... Elle ne se révèle pourtant pas facile à raconter! Il s’agit en effet là d’une chose complexe. Véritables parias sociaux, les gladiateurs dont nul ne voyait le visage (2), incarnaient par ailleurs toutes les vertus stoïciennes dont aimaient à se parer les Romains. Une contradiction insoluble. Le déroulement des jeux divise en plus les historiens. Il semble à certains que la mortalité ait été moins grande qu’on ne l’a dit, à cause des abandons et des grâces possibles. Les textes et les découvertes archéologiques ne résolvent pas tout. Les fouilles récentes n’en ont pas moins fourni beaucoup de vestiges assez parlants. Bâle peut ainsi montrer un énorme bas-relief de marbre à sujets ludiques (au sens propre), exhumé lors de la reprise des fouilles à Pompéi en 2017.

Augst, Avenches et Zurich

Une grande partie des objets alignés dans «Gladiator» provient d’Italie. Il ne s’agit pourtant pas là d’une de ces expositions clés en mains comme les multiplie le Musée archéologique de Naples. Je pense au récent «Pompéi» du Musée de la romanité de Nîmes, dont le vous ai parlé l’été dernier. Ici, tout a été conçu pour l’Antikenmuseum, et Andrea Bignasca lui-même signe le commissariat. Des emprunts ont donc été effectués à Paestum pour les périodes les plus anciennes. Il y a aussi des apports suisses. Importants. Bâle peut ainsi montrer, après restauration, l’immense mosaïque trouvée à Augst (3) avec des motifs de combats de cirque. Il y a aussi, venu de Zurich, le tardif (506) diptyque en ivoire du consul Aerobindus, offrant au bas de la feuille de gauche des combats avec des animaux sauvages. Il faut encore citer l’étonnant manche de couteau, trouvé à Avenches. Il présente deux gladiateurs, dont l’un est visiblement Noir.

Détail d'une fresque provenant de Pompéi. Photo Antikenmuseum, Bâle 2019.

Une intéressante section, en fin de parcours, constitue un apport anglais. On sait que les Romains sont remontés dans l’île jusqu’à la partie sécurisée par le Mur d’Hadrien. En 2004-2005, les archéologues ont ainsi exhumé à York, une cité importante dans l’Antiquité, les restes assez bien conservés de 83 corps. Beaucoup avaient été décapités. Les os portaient de nombreuses blessures. Les individus apparaissaient d’origines ethniques très diverses. Ils étaient plutôt jeunes. Les scientifiques en ont déduit qu’il s’agissait là d’un cimetière de gladiateurs. Deux squelettes ont fait le voyage de Bâle.

Une mise en scène soignée

Tout cela se voit mis en scène avec goût dans le sous-sol bas de plafond (et donc oppressant juste ce qu'il faut) de l’Antikenmuseum. Il y a de la technologie moderne, mais sans abus. Les lumières ont été particulièrement soignées. Il ne s’agit pas uniquement de satisfaire petits et grands enfants. L'exposition s'adresse aussi à un public exigeant. Simples, les explications scientifiques (en allemand et en anglais) se veulent ainsi précises. Et puis, il y a le reste du musée, sur deux étages qui a aussi un petit air de paria. En dépit des ses admirables collections, il reste toujours aussi peu visité, alors qu’il se trouve exactement en face du Kunstmuseum.

(1) Là, je fais fort. Histrionique égale théâtral, mais au mauvais sens du terme.
(2) Tous, sauf les rétiaires, étaient cachés par un casque grillagé qui leur laissait une vision digne d’une femme afghane.
(3) Augst, ou jadis Augusta Raurica, se trouve à quelques kilomètres de Bâle.

Pratique

«Gladiator, Die wahre Geschichte», Antikenmuseum, 5, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu’au 22 mars. Tél- 061 201 12 12, site www.antikenmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 17h. Le catalogue fait partie du prix d'entrée. Autant dire qu'il est donné aux visiteurs. Je n'avais jamais vu ça!

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."