Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'annonce a paru. Le MAH genevois se cherche une nouvelle tête. Qu'en penser?

Les candidats devront avoir toutes les qualités, dont celle de parler l'allemand. La personne choisie devra composer avec le Département de la culture et le projet des six sages. On lui souhaite bien du plaisir.

L'entrée du Musée d'art et d'histoire rue Charles-Galland.

Crédits: Tribune de Genève

Ça y est! Enfin! L'annonce a paru. Je l'ai vue vendredi dans «Le Temps». Je dois cependant dire qu'une personne proche de l'institution me l'avait signalée. Il y a comme ça des gens qui pensent à moi. Les Musées d'art et d'histoire se cherchent un nouveau directeur, qui pourrait bien sûr être une directrice. Les personnes intéressées peuvent présenter leur candidature jusqu'au 23 janvier 2019. Signe des temps, elles devront le faire par Internet. Les esprits chagrins pensent que la date de la publication dans la presse a été choisie pour passer inaperçue. Décembre est le mois des fêtes. De là à prétendre que les jeux sont faits, il n'y aurait qu'un pas. Il semble cependant me souvenir que la Ville s'était engagée par la bouche de Sami Kanaan, en charge de la Culture, à procéder à l'opération fin 2018.

L'intéressant reste malgré tout le cahier des charges et le profil requis. Sachez qu'«une institution pluridisciplinaire figurant parmi les fleurons de la Ville de Genève» a besoin d'une nouvelle tête, le mandat de Jean-Yves Marin (né en 1955) arrivant à son terme. L'heureux successeur, ou l'heureuse élue devra «diriger l'orientation stratégique». Mais attention! Il, ou elle, agira en suivant «l'orientation générale fixée par le Département de la Culture.» Autant dire que ce dernier compte fortement s'immiscer. C'est là une des tendances actuelles. Un peu partout, le politique interfère dans le culturel. Je sais. «Qui paie commande.» J'admets aussi que théâtre opéras ou musées coûtent de plus en plus cher. Il y a tout de même là un fait inquiétant. Oserait-on agir de même avec les universités, qui disposent de la fameuse «liberté académique»?

Rapport contraignant

Je continue. Il existe une autre entrave. Le nouveau ou la nouvelle devront agir «en cohérence avec les orientations établies par la commission externe». On se souvient que cette dernière a rendu son rapport final en juin dernier, le provisoire datant de juin 2017. Si elles me semble moins farfelues que celles du premier texte, les mesures préconisées ont tout de même de quoi défriser. Je pense par exemple au parcours historique à l'envers. Elle me fait penser à la marche du crabe. Je doute que cette idée d'intellectuels soit bien perçue par les visiteurs lambda aujourd'hui visés. Le rapport des six sages servira donc bien de plan de base pour l'avenir. Le béton est coulé. On souhaite bien du plaisir à celui ou à celle qui mettra le projet en pratique.

Un programme d'expositions «ambitieux et innovant» se voit souhaité. Il devra à la fois valoriser le patrimoine et permettre une médiation «volontariste et créatrice». Je crois qu'on se grise ici de mots, même si la médiation tend à primer désormais sur le travail scientifique. Il n'en s'agirait pas moins du véritable retour des expositions. On ignore où elles se dérouleraient, même s'il est rappelé que le MAH occupe cinq sites, dont fait assurément partie le Rath. Genève entend donc régater avec les autres villes suisses, derrière lesquelles elle court aujourd'hui. Elle viserait même à un rayonnement international, alors que notre ville se situe aujourd'hui derrière Winterthour ou Aarau.

Scientifique et manager

Le profil, maintenant. Les candidats des deux sexes sont priés d'avoir un master et, «si possible» un doctorat en histoire de l'art ou en archéologie. Ils doivent posséder mieux que des notions en conservation du patrimoine (on sait que les Français doivent être conservateurs du patrimoine pour accéder à de telles fonctions) et en management. Autant dire qu'il leur faut combiner la carrure du scientifique et celle du financier, avec en prime le bagout du voyageur de commerce. Placée il est vrai sous le signe de l'aigle bicéphale, Genève a tenté au temps lointain de Cäsar Menz d'avoir une double tête. Un scientifique et un commercial. La chose avait assez vite capoté. Un sens humain se voit enfin requis par l’annonce. L'équipe à diriger dépasse largement les cent personnes.

Poussons un peu plus loin. Ceux et celles qui présenteront leur candidature devront parler le français et l'anglais. «De bonnes connaissances de l'allemand sont indispensables.» Voilà qui devrait éliminer de nombreuses personnes d'outre Jura. La chose permettrait de renouer les contacts perdus avec le reste de la Suisse. Une chose indispensable si l'on envisage des collaborations. La dernière condition relève enfin du verbiage à la mode. Les postulants devront «attester de la conduite de réformes majeures en matière de positionnement culturel et muséal.» Cela ne veut pas dire grand chose, mais il est permis de se gargariser de temps en temps.

Une tâche immense

Que déduire de tout cela? Que le nouveau directeur ou la nouvelle directrice (pour autant que je puisse utiliser ces mots, le MAH n'ayant jamais connu de directrice) n'aura ni la tâche facile, ni les coudées franches. L'état actuel des Musées d'art et d'histoire exigerait pourtant une fort personnalité, dotée de charisme et de caractère. Tout se révélera à reprendre. La tâche m'apparaît immense. Il faudra en plus le faire en même temps que débutera une rénovation lourde doublée d'un agrandissement dont on sait encore rien. Vivre du coup des années de fermeture. En vase clos. La chose avec une équipe démotivée, dont certains éléments ne sont pas à la bonne place, voire pas à leur place du tout. Un lourd handicap au moment où Lausanne arrive à bout touchant et où Zurich voit clairement la fin de son chantier! Avec Bâle, qui a réussi sa mue, le MCB-a vaudois et le Kunshaus vont mobiliser l'attention, pour ne pas dire les visiteurs et les dons. Genève arrivera comme la grêle après les vendanges.

Alors qui va se risquer? Quelques Français, sans doute, intéressés autant par le salaire que par le défi. Des Romands aussi, je l'espère, même si le concours prévu à terme pour Lausanne leur semblera plus alléchant. Il serait bon que des Alémaniques se lâchent. Ils ont généralement de l'expérience et parfois de la poigne. Et puis il y aura la candidatures genevoises, voire internes. Là, je ne vais pas me prononcer. Je vois bien sûr deux personnes faisant l'affaire, mais l'une n'est pas intéressée et l'autre se tâte. Deux autres noms circulent déjà en ville. Mais là, pour le MAH, ce serait le coup de grâce. Reste en terminant à espérer un comité de sélection à la hauteur. A ce propos, il ne me semblerait anormal que le directeur sortant en fasse partie. Dans une démocratie, on ne nomme pas son successeur. Si sensible à l'éthique, Jean-Yves Marin devrait aisément le comprendre.

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