Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Américaine Laura Owens dialogue à Arles avec Vincent Van Gogh et la mystérieuse Winifred How

Sa résidence aboutit surtout à la création d'un extraordinaire papier peint. Il couvre comme une peau colorée la Fondation Vincent van Gogh.

Deux murs à fond bleu. Tout petit, au milieu, un Van Gogh.

Crédits: Annik Wetter, Fondation Vincent van Gogh, Arles 2021.

Parmi les fondations arlésiennes passées, présentes et à venir, celle dédiée à Vincent van Gogh fait figure d’aînée. On sait qu’elle a été créée par la famille Hoffmann afin d’honorer la mémoire d’un peintre jouant ici… les Arlésiennes. Aucune toile du Hollandais ne se voit en effet conservée dans sa ville d’adoption. Celles qui restaient dans la cité, données par l’artiste à ses modèles, se sont vite vues absorbées par le commerce international. Si l’homme est mort pauvre (mais pas vraiment inconnu) en 1890, il a très vite pris une grosse cote commerciale. Celle-ci s’est affirmée au cours des décennies, avec un pinacle dans les années 1980. Record sur record.

Un Van Gogh sur le papier de Laura Owens inspiré par Winifred How. Photo Laura Owens, Fondation Vincent van Gogh, Arles 2021.

Installée dans une ancienne banque réhabilitée d’Arles, la Fondation en question emprunte donc régulièrement des tableaux aux plus grands musées. Elle les confronte avec des créateurs modernes. La maison est en effet gouvernée par Bice Curiger, que l’on a connue curatrice au Kunsthaus de Zurich. Celle-ci a par exemple fait venir ces dernières années de Georgie les œuvres de Pirosmani ou des Etats-Unis des toiles d’Alice Neel. Une Alice Neel que l’on retrouvait il y a quelques jours un peu partout sur les stands d’«Art/Basel». L’Alémanique joue les défricheuses de terrain. Pas étonnant si elle a invité cette année Laura Owens, 51 ans. L’Américaine est née à Euclid, dans l’Ohio. Tout un programme. La plasticienne fait depuis partout son miel. Elle a conçu son actuelle présentation en résidence. Il s’agissait de dialoguer dignement avec Van Gogh.

Une Anglaise inconnue née en 1899

A vrai dire, l’exposition que peut aujourd’hui découvrir le public se discute à trois voix. Il y a bien sûr Laura et Vincent. Mais ces derniers sont accompagnés par Winifred How («comment» en anglais), que nul ne connaît. Vous la rechercheriez du reste en vain sur Google. Je me demande d’ailleurs s’il ne s’agit pas là d’une mystification. Allez savoir! Winifred serait née en 1899. Elle aurait étudié à Londres. Ses premières planches, découvertes par Laura Owens dans une foire du livre, remonteraient aux années 1916 à 1918. Il s’agit de projets décoratifs dans la lignée des Arts & Crafts de William Morris, avec quelque chose de plus jeune et de plus gai annonçant les recherches du XXe siècle. Il y a là des éventails japonais. Des coquillages. Des petits nuages en forme de crème glacée. Rien d’autre n’est dit à Arles de cette Winifred, si ce n’est qu’elle est restée inconnue. «Invisibilisée» parce que femme.

"Arbres devant l'hôpital Saint-Paul de Saint-Rémi" de Vincent van Gogh. Un prêt de la Collection Armand Hammer. Photo DR, Fondation Armand Hammer, Los Angeles 2021.

S’agit-il de réparer une injustice, pour autant que Winifred ait jamais existé? Laura Owens réutilise en bonne «approppriationniste» ses motifs pour des papiers peints se fondant les uns dans les autres. Toutes les techniques se sont vues utilisées afin de créer ces fonds colorés. Sérigraphie. Flocage. Peinture à la main. Impressions avec des blocs de bois. Incrustations. Numérisations. Je ne sais quoi encore. D’où une sorte de peau magique, aux couleurs changeantes, qui court sur les murs. Elle sert ainsi de support à sept Van Gogh venus d’un peu partout. Des prêts prestigieux. Ont collaboré aussi bien la Collection Armand Hammer de Los Angeles que le Kunst Museum de Winterthour ou la Tate Gallery de Londres. Ils ont ainsi pris un risque. Qu’allaient donner leurs chefs-d’œuvre, souvent lourdement encadrés, sur un fond aussi agressif?

Une nouvelle vie

Eh bien, tout se passe à merveille! Ces paysages trouvent ainsi une nouvelle vie. Il faut aussi dire qu’il y en a au mieux qu’un par mur. Il suffit au visiteur de s’approcher. Puis de s’éloigner pour juger de l’effet. Avec comme un fantôme la présence supplémentaire de Winifred How. Il y a ainsi un étage enchanté. Le suivant est occupé par Laura Owens seule. Il ne reste que sa peinture, qui fait apparemment la joie de nombreux et riches amateurs. Là, j’avoue avoir éprouvé davantage de peine. Les toiles retenues par les commissaires Bice Curiger et Mark Godfrey m’ont paru un peu limitées. Il faut dire que Laura Owens ne se voit plus tirée vers le haut. Elle m’a semblé du coup décorative. Mais au mauvais sens du terme cette fois. Un avis qui n’engage que moi.

Pratique

«Laura Owens & Vincent van Gogh», Fondation Vincent van Gogh, 35, rue du Docteur-Fanton, Arles, jusqu’au 31 octobre. Tél. 00334 90 93 08 08, site www.fondation-vincentvangogh-arles.org Ouvert tous les jours de 10h à 17h15.

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