Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'activité culturelle du Plaza genevois va recommencer fin juin avec "The Clock"

Le film de Christian Marclay, monté avec des milliers d'extraits hollywoodiens, marquera la renaissance du lieu avant sa restauration complète. Fin de celle-ci en 2024.

Et voilà l'affiche!

Crédits: Christian Robert-Tissot, Fondation Plaza.

C’est ce qui s’appelle des retrouvailles. Fermé depuis 2004, voué à la démolition et racheté in extremis par la fondation genevoise «qui ne veut pas donner son nom» (1), le cinéma Le Plaza ressemble pour le moment à un poulet désossé. Il ne subsiste plus que la carcasse de cette salle de Marc-Joseph Saugey, inaugurée en 1952. L’opération d’équarrissage a fait ressortir le grand mur rouge, moiré d’or. Le volume central se retrouve sublimé par le vide du parterre, veuf de sièges et de rideaux. L’écran tient pour le moment du trou noir. Rassurez-vous! C’est du provisoire. Les travaux devraient commencer en 2022 pour se terminer en 2024. «Si tout va bien», précise tout de même Jean-Pierre Greff, qui préside aujourd’hui la Fondation Le Plaza après avoir depuis longtemps pris la tête de la HEAD. Monsieur Greff est un boulimique.

Le Plaza désossé. Photo Michel Giesbrecht, Fondation Plaza.

Quand tout sera achevé, un centre du cinéma et de l’architecture occupera les lieux, englobant l’ensemble des surfaces commerciales au pied du bâtiment Mont-Blanc Centre. Un lieu culturel de plus dans la ville! Reste qu’il faut animer jusque là ce vaisseau des années 1950. Il y aura donc des interventions artistiques et des événements divers dans ce bâtiment à nouveau classé. Mais oui, classé! Après avoir atteint à ce niveau de protection patrimoniale, puis après l’avoir perdu pour ne pas déplaire à un promoteur immobilier, l’ensemble de l’architecte Saugey se retrouve à nouveau «objet d’exception». Le 279e du genre dans un canton où le mot «patrimoine» semble souvent réservé aux «Journées» du même nom. Je vous interdis de vous esclaffer ou de vous indigner de ces retournement de veste. Nous sommes à Genève, où l’on regrette souvent que le ridicule ne tue pas.

En temps réel

La première de ces opérations sera la projection du 25 juin au 18 juillet de «The Clock», de Christian Marclay. Le «Lion d’or» de la Biennale de Venise 2011. On sait que ce montage dure vingt-quatre heures et qu’il est composé de milliers d’extraits de films, en général américains. Sa particularité, outre sa longueur, est de se voir projeté en temps réel. Quel que que soit le moment où le spectateur entre dans cette œuvre sans scénario ni progression dramatique, il se retrouve en phase temporelle avec ce qui se passe sur l’écran. L’instant donné sur une horloge, une montre ou un cadran digital correspond à celui qu’il peut voir affiché sur son portable. «C’est un rappel constant de la notion du temps, qui se voit normalement gommée au cinéma», explique Françoise Ninghetto, conservatrice honoraire au Mamco. On sait qu’un long-métrage normal comprime en principe la durée. Des mois d’action peuvent ainsi se voir résumés à une heure et demie de projection, même si les films ont en moyenne doublé de longueur depuis le début des années 1930.

Ray Milland et Maureen O'Sullivan dans "The Big Clock" de John Farrow, 1948. Photo publicitaire DR.

«Christian Marclay a établi un protocole pour «The Clock», précise Françoise Ninghetto. Les règles du jeu semblent assez claire. Le réalisateur, qui a utilisé des petites mains pour ses recherches en cinémathèques, ne veut montrer son œuvre que dans des musées ou des galeries. Les spectateurs entrent et sortent quand ils veulent. Ils sont assis, ou vautrés, sur des canapés mous standards. Il n’y a pas de réservation, comme pour une vidéo normale proposée dans une institution muséale. Pas d’exception à Genève, avec les piétinements que cela peut supposer à certains moments. Cinquante personnes à la fois seulement… Le mercredi et le jeudi, il y aura de larges extraits de midi à 22 heures. Du vendredi midi au dimanche 22 heures, ce sera la totale. «Le Plaza proposera ainsi huit projections continues en un mois.» Si vous voulez un conseil, je vous recommanderais tôt le matin. Quelque part entre les couche-tard et les rescapés du petit déjeuner. A moins bien sûr que vous n’adoriez les files d’attente, comme devant les magasins de Rolex ou Gucci.

Un gigantesque quiz?

Les orateurs, qui comprenaient bien sûr Lionel Bovier, qui dirige le Mamco partenaire dans cette aventure, ont tous insisté sur l’expérience temporelle. La plongée dans un flot d’images nous faisant réfléchir sur la notion de durée. Il est aussi permis de voir, en hérétiques, un gigantesque «quiz» dans «The Clock». Les cinéphiles reconnaîtront alors les acteurs, parfois jeunes, parfois devenus vieux, dans des titres qu’il s’agit d’identifier en quelques secondes. C’est Judy Garland dans «The Clock» de Vincente Minnelli de 1945. Gary Cooper dans «Le train sifflera trois fois» de Fred Zinnemann, tourné en 1952. Quant à Maureen O’Sullivan et Ray Milland, ils pourraient bien sortir de «The Big Clock» de John Farrow, exploité en 1948. Allez-y dans ce cas entre amis. C’est à qui trouvera le plus de réponses justes. Et que Christian Marclay ne s’effarouche pas de ces détournements, bien moins graves de toutes façons que ceux de jeunes filles mineures. C’est le signe qu’il a réussi là une œuvre po-ly-sé-mi-que!

(1) Assez d’hypocrisie! Il s’agit naturellement de la Fondation Wilsdorf.

P.S. "The Clock" sera également projeté cet automne lors de l'ouverture de la nouvelle aile du Kunsthaus de Zurich. Les grands esprits se rencontrent!

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."