Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LA CHAUX-DE-FONDS/ "Répliques: l'original à l'épreuve de l'art"

Crédits: Olivier Mosset/Musée des beaux-arts, La Chaux-de-Fonds

«C'est l'original.» «Il s'agit là d'une réplique.» «L’œuvre a été éditée en six exemplaires, plus deux épreuves d'artiste.» «Nous vendons surtout des multiples.» «La plasticienne s'est ici appropriée une photo célèbre.» «La réalisation s'est vue déléguée à un praticien.» Stop! N'en jetez plus! Je pourrais pourtant continuer à l'infini. La matérialisation unique d'une idée finirait par faire figure d'exception. L'art contemporain veut cela. Mais est-il vraiment le premier à avoir mis en doute le critère d'originalité? Pas du tout. Durant des siècles, les apprentis artistes ont débuté en faisant des copies. D'après l'antique. En étudiant les maîtres du passé et du présent. Des volées entières d'élèves de Rembrandt ont ainsi appris à faire comme lui. Des lissiers ont par ailleurs transposé des cartons de tapisserie.

«Répliques: L'original à l'épreuve de l'art» forme le sujet de l'importante et vaste exposition dédiée par le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds à ces dérivations qui ne sont pas des dérives. Peut en effet entrer dans cette catégorie «toute copie d’œuvre d'art qui n'est pas un faux», selon l'indulgente définition donnée par Josette Rey-Debove en 1973. N'empêche qu'on marche ici sur des œufs. En quoi le septième bronze d'une édition de six, coulé dans le même moule que les autres, constitue-t-il un faux si ne s'est par la sacro-sainte volonté de l'artiste (et souvent de son marchand)? Qu'est-ce qui distingue physiquement une édition autorisée d'une autre qui serait aussi piratée que de faux sacs Vuitton? Nous nous retrouvons ici dans un consensus assez facile à ébranler.

Autour d'Olivier Mosset 

«L'actuelle présentation est construite sur la donation qu'a consentie au musée Olivier Mosset», explique le commissaire Gabriel Umstätter. C'était il y a dix ans la finalisation de tractations entre l'institution et le peintre neuchâtelois, depuis longtemps établi aux Etats-Unis où il mène l'existence d'un «biker» doublé d'un artiste conceptuel (le tout avec la tête de Léonard de Vinci). «L'ancien conservateur Edmond Charrière avait noué de bons contacts avec lui. Mosset lui a confié des pièces provenant avant tout de dons et d'échanges. Le Suisse a été en lien avec nombre d'Américains importants, comme Steven Parrino.» Après trois décennies de dépôts, restait à franchir le pas du cadeau. Mosset a offert ce qui était à La Chaux-de-Fonds à son Musée des beaux-arts, tout en donnant d'autres choses à Tucson ou à Dijon. 

Une exposition a déjà été montée autour de ce fonds en 2010: «Portrait de l'artiste en motocycliste». Le but n'était bien sûr pas de la refaire. «Il se trouve que les créations de Mosset et de ses amis posent presque toutes le problème du multiple. Cela commence avec ses propres tableaux carrés à fond blanc, avec au centre un cercle noir.» L'homme en produit des centaines entre 1967 et 1975. Ils sont devenus sa marque de fabrique. «Nous montrons cependant deux interprétations de cette icône minimale, réalisées par de jeunes collègues comme des hommages.» Il y a aussi une vidéo plus sacrilège. Un archer tire des flèches dans ce qui ressemble furieusement à une cible.

Délégation, protocole et reprise

A partir de là, Gabriel Umstätter pouvait construire ce qui tient forcément de la construction cérébrale. Le monde du contemporain, dans lequel le visiteur baigne, permet d'aborder la question de la délégation (notez que Rodin ne sculptait pas lui-même ses marbres). Avec l'idée de protocole, il est devenu possible d'aller jusqu'au «do-it yourself», «même si ce sont toujours des équipes bien rodées qui reproduisent les dessins muraux de Sol LeWitt.» L’œuvre pouvant devenir un pur concept, elle n'a même plus besoin de se voir obligatoirement réalisée. «La marché, qui est un commerce, veut cependant que tout fonctionne avec des certificats d'authenticité.» Même pour des «ready-made»... 

L'art est fait de reprises. Les hommes de la Renaissance citaient ainsi des statues antiques. Rien n'a changé depuis, si ce n'est la technique. Louise Lawler a conçu, en re-photographiant des photos, un corpus qui peut sembler parasitaire (et donc inutile, mais Gabriel Umstätter n'est pas d'accord avec moi). Cela devient si explicite que nous nous situons dans «l'inframince» par rapport à l’œuvre de départ. A l'inverse, il est possible de s'éloigner de celle-ci jusqu'à rendre le rapport imperceptible. Il faut vraiment savoir à La Chaux-de-Fonds que Jean-Luc Manz s'inspire avec ses abstractions du «Bain» de Félix Vallotton. Par rapport à l'inframince, nous serions ici dans le XXL.

Eternelle copie 

«J'ai aussi voulu montrer l'éternité de la copie», poursuit le commissaire devant des tableaux d'Edmond Kaiser, qui enseignait le dessin aux jeunes Chaux-de-Fonniers des années 1900. Ce décalquage n'a pas disparu, en dépit de tous les changements scolaires. Il suffit de voir à côté des œuvres de Richard Pettibone. Et que fait d'autre une partie du pop art, qui reproduit des produits et des étiquettes, que ce soit dans leur intégralité, comme avec Andy Warhol, ou sous des forme très elliptiques, avec Francis Baudevin? Il n'y a dès lors plus qu'à terminer avec les nouveaux médias, basés sur des techniques brassant des milliards d'images par jour. Où a ici passé l'auteur? Qui est le concepteur? Il n'y a plus qu'éventuellement un acheteur. 

L'esprit se brouille un peu. Tout le monde n'a en plus pas Gabriel Umstätter comme guide. «Répliques» est une exposition riche, contradictoire et dérangeante. Il faut dire que les bonnes questions se voient ici posées. Et les bonnes questions offrent la redoutable particularité de souvent rester sans réponse. Surtout dans un domaine comme les beaux-arts qui ne sont pas seulement, quoiqu'en aient déjà pensé les intellectuels de la Renaissance «une cosa mentale». Il y a les émotions, même si tout le monde n'en éprouve pas face à de l'Olivier Mosset.

Pratique

«Répliques: L'original à l'épreuve de l'art», Musée des beaux arts, 33, rue des Musées, La Chaux-de-Fonds, jusqu'au 29 octobre. Tél. 032 967 60 77, site www.mbac.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

Photo (Olivier Mosset/Musée des beaux-arts, La Chaux-de-Fonds): L'une des cibles qui reste l'image de marque du Neuchâtelois Olivier Mosset.

Prochaine chronique le mercredi 26 juillet. Rome montre les icônes hollywoodiennes sauvées de l'oubli par John Kobal.

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