Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Turquie d'Erdogan reconvertit Saint-Sauveur d'Istanbul de musée en mosquée. Que va-t-il se passer?

Un mois après la "reconquête" de Sainte-Sophie, le chef d'Etat s'attaque à nouveau phare de l'art chrétien resté en sol musulman, avec ses fresques et ses mosaïques.

Le Christ Pantocrator en mosaïques.

Crédits: DR

La nouvelle n’est pas appelée à faire les gros titres. C’est pour cela que je vous parle aujourd’hui de la reconversion (à tous les sens du terme!) de l’église Saint-Sauveur-in-Chora d’Istanbul en mosquée. L’onde de choc va rester très inférieure à celle créée par la restitution au culte musulman de Sainte-Sophie il y a environ un mois. Le danger de déprédations, voire de destructions apparaît ici plus grand, certes. Mais le monument ne possède rien de mythique. Il me semble par conséquent douteux que l’Unesco intervienne. Pour que sa directrice Audrey Azoulay se bouge les fesses (1), il en faut davantage que cela. Irina Bokova, qui l’avait précédée à la direction de l’organisation internationale, se montrait plus combative, ou du moins plus active.

L'église vue de l'extérieur. Photo Connaissance des Arts.

Qu’est-ce au fait que Saint-Sauveur-in Chora? Une assez petite église, aujourd'hui située dans le quartier d'Edirnekapi. Erigé au Ve siècle, alors que l’Empire byzantin atteignait le faîte de sa puissance, plusieurs fois transformé par la suite, l’édifice se trouvait en effet à l’époque hors les murs. «In chora» signifie du reste «à la campagne». La dernière série de travaux est celle qui a le plus profondément marqué le bâtiment actuel. Entre 1315 et 1321, l’intérieur a été couvert de fresques et tapissé de mosaïques. Byzance se trouvait alors sur une pente plus que descendante. Les choses allaient déjà mal quand les catholiques, lors de la quatrième Croisade de 1204, attaquèrent les orthodoxes au lieu de les protéger des troupes islamiques. Il y a eut ensuite un Empire latin d’Orient débile, avant une reprise du pouvoir par les autochtones. Les XIVe et XVe siècles marquèrent ainsi le temps des empereurs de la dynastie des Paléologue, comme vous le savez mieux que moi. Tout cela devait finir par la chute de la ville après plus de mille ans de souveraineté en 1453. Les Ottomans étaient désormais maîtres du pays.

Un lieu très visité

Saint-Sauveur ne se vit pas tout de suite transformé en mosquée. Il a fallu pour cela attendre 1511. Les décors ne furent pas détruits, mais badigeonnés à la chaux. Ils ont ainsi pu émerger en assez bon état quand la Turquie décida de transformer les lieux en musées courant 1945. D’importants travaux, financés par les Occidentaux, s’étirèrent jusqu’en 1958. Rien n’était dès lors plus simple que de pénétrer dans Saint-Sauveur. Comme dans Sainte-Sophie du reste, fermée à la visite publique depuis un mois. J’ai d’ailleurs connu le temps où Istanbul se visitait sans aucun problème. Il suffisait d’être décemment vêtu pour pénétrer dans n’importe quelle mosquée aux heures prévues à cet effet. Comme au Caire.

Fresque et mosaïques des débuts du XIVe siècle. Photo DR.

Tout cela fait désormais partie du passé. La Turquie d’Erdogan se radicalise. L’autoritaire chef d’État sent son pouvoir s’effriter. Il en remet dans le religieux, afin de satisfaire les demandes de sa base électorale. Il semble pourtant difficile de prétendre que la Turquie de 2020 manque de lieux de culte et de prière. On construit chaque année dans les villes et les campagnes des milliers de hideuses mosquées de béton, plus ou moins copiées sur le même modèle remontant à l’époque ottomane. Version abâtardie, bien sûr! Les Ottomans ont construit des choses sublimes. Le style adopté doit sans doute rappeler les heures de gloire. Le «reconquête» de Sainte-Sophie et de Saint-Sauveur se révèle avant tout politique. Il s’agit de marquer l’empreinte du religieux sur un pays qu’Atatürk avait rendu farouchement laïc dans les années 1920. En termes peu respectueux, il serait permis de parler de rétropédalage clérical.

Un pied de nez à la Grèce

A vrai dire, tout se révèle pourtant plus complexe que cela. Il y a aussi le besoin de pureté ethnique, qui aura fait le malheur des Grecs, des Arméniens ou des Kurdes durant la plus grande partie du XXe siècle. L’affirmation impérieuse face à la Grèce indépendante. Pour la politologue Zeynep Turkyilmaz, citée par l’Agence France Presse (dont la quasi totalité de la presse francophone a publié la dépêche sans une ligne de commentaire), «on rappelle ainsi à Athènes sa place d’ancien membre de l’empire que les Turcs dominaient.» Ce à quoi il serait aussi permis de rétorquer que la Grèce fait partie de l’Europe, alors que la Turquie en a été recalée après avoir piétiné pendant des années sur le paillasson d’entrée. L’humiliation totale. Le monde est bien trop complexe pour se résumer à une seule affirmation.

La dédicace de l'église. Photo DR.

Sur le plan concret, quelles seront maintenant les conséquences pour Saint-Sauveur-in-Chora? Plusieurs hypothèses se présentent, plus ou moins graves. La Turquie va sans doute prétendre pouvoir masquer les décors chrétiens médiévaux, comme à Sainte-Sophie pendant les cultes. La chose semble hélas difficile. L’intérieur est entièrement recouvert de représentations orthodoxes. Va-t-on en alors en revenir aux badigeons d’avant 1948? Ou faut-il même craindre des destructions d’œuvres appartenant au Patrimoine de l’Humanité? Un patrimoine soit dit en passant bien malmené depuis quelques années…

Otages politiques

Vous me direz que, comme la transformation de Sainte-Sophie, la chose pourrait amener à des réactions islamophobes en Occident. Mais justement, elles font aujourd’hui partie du jeu! Ce sont de tels mouvements (mis en évidence par «les Indigènes de la République» ) qui permettent à des pays islamiques, par ailleurs fort peu démocratiques, de jouer aux innocentes victimes des méchants Occidentaux. Décidément, rien n’est simple. Une seule chose sûre. Des œuvres admirables ayant résisté pendant des siècles au temps et aux hommes se retrouvent aujourd’hui otages de la politique. "Politique", un mot qui semble tombé bien bas de son piédestal... Quand on dit aujourd’hui «politique», on pense «sale». Le bien de la chose publique a passé à la poubelle. Une décision «très politique» constitue forcément une mauvaise décision.

(1) «Fesses» n’a ici rien de sexiste. En général non plus, du reste. Moi aussi, j’ai des fesses!

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