Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Tate Modern de Londres célèbre ses 20 ans. Elle a su faire école un peu partout

L'usine électrique transformée par les Herzog & DeMeuron a fait de pauvreté vertu. Elle a mis à la mode les grand brassages thématiques nés de la modestie de ses collections.

Le bâtiment de 2000.

Crédits: Wikipédia

C’était il y a pile vingt ans. Après bien des problèmes et des tergiversations, notamment dues à un sol pollué à mort par l’usine électrique se trouvant auparavant à sa place, la Tate Modern ouvrait ses portes au public le 12 mai 2000. Il y avait eu auparavant beaucoup de vernissages. Puis l’inauguration par une Elizabeth II en bleu pâle. J’étais à l’un de ces noubas. Des journalistes avaient été invités par charters entiers, pour autant qu’on puisse ainsi qualifier des voyages en Eurostar. Nous étions priés de nous extasier sur les travaux du tandem Jacques Herzog et Pierre de Meuron. Devenant du coup des «archistars», les Bâlois avaient transformé pour 134 millions de livres un bâtiment construit sur la rive gauche de la Tamise par Giles Gilbert Scott entre 1947 et 1963. Un gros machin en briques à l’élégance discutable, dont la première vie était restée brève. En 1981, le gouvernement anglais lui avait coupé l’électricité, à tous les sens du terme. Il se demandait depuis que faire de cette friche industrielle séduisant un peu trop les promoteurs immobiliers.

Le "Weather Project" d'Olafur Eliasson dans le Turbine Hall, qui a fait date. Photo Olafur Eliasson, Tate Gallery Londres 2020.

En débouchant de la gare de Waterloo (le Millenium Bridge donnant alors encore trop de sueurs froides à ses constructeurs pour se voir traversé), le bâtiment faisait grande impression. Quelque chose de fort, mais tout de même un peu funèbre. La nouvelle Tate s’ouvrait sur le gigantesque Turbine Hall, occupé la première année par des araignées surdimensionnées de Louise Bourgeois. Puis venaient les escalators, évoquant un peu le grand magasin. Harrods en version minimaliste, si vous voulez. Le décor se voulait en effet sobre, fonctionnel et aussi peu sexy que possible. Nous restions pourtant dans des temps optimistes. Depuis 1994, date à laquelle l’idée avait été concrètement lancée de créer pour l’Angleterre un grand musée d’art moderne et contemporain, l’économie était à l’euphorie. Je me souviens ainsi du passage à l’an 2000, que j’ai effectué à Londres. Le 1er janvier, le sol des parcs était couvert de bouteilles de champagne. Une colossale installation improvisée par les fêtards de la veille. Personne n’imaginait alors un 11 septembre. La Tate restait d’ailleurs dénuée de toute sécurité à l’entrée. Cela dit, la fouille des sacs n’a été adoptée par le British Museum qu’en 2019. Nous sommes en Grande-Bretagne, et donc dans un pays moins policier que la France…

Un quatrième site

Mais revenons à la Tate d’il y a deux décennies. Elle surprenait le visiteur par son aménagement. Les œuvres ne s’y voyaient plus présentées par dates ou par pays. C’était un joyeux mélange thématique à tous les étages. Le nouveau musée en comptait en tout sept, dont un pour ses membres. Directeur depuis 1985 des Tate, dont c’était le quatrième site après Millbank à Londres (1897), Liverpool (1988) et St Ives (1993), Nicholas Serota avait en réalité fait de pauvreté vertu. Il ne pouvait guère agir autrement. L’ancien bâtiment avait été imaginé par Henry Tate comme un temple de l’art moderne britannique. C’est bien plus tard que des œuvres continentales s’étaient vues acquises, mais de manière exceptionnelle au début. Lorsqu’il avait fallu partager les bijoux de famille, la Tate Modern n’avait pas été gagnante. Les toiles peintes avant 1900 avaient rejoint la National Gallery. Ce qui était national demeurait à Millbank, qui organise de nos jours encore le Turner Prize. Il n’y avait que quelques Picasso, Matisse, Monet ou Pollock pour traverser la Tamise. D’où une désagréable sensation de lacunes. Mieux valait tout brasser. C’était une élégante manière de cacher la merde au chat, comme aurait dit ma grand’mère.

La Twist Tower. Photo Tate GAllery, Londres 2020.

L’étonnant, c’est que la chose a fait école. Les confrontations, plus ou moins insolites, plus ou moins pertinentes, plus ou moins réussies surtout, se sont multipliées un peu partout en Europe. Personne n’a du coup vu que la collection restait en fait peu importante par rapport à celle de la National Gallery. Rien à voir surtout avec le MoMA ou Beaubourg. Sur le plan des «classiques modernes», le Kunstmuseum de Bâle possédait même mieux. N’empêche que le succès public a immédiatement été au rendez-vous. Dès la première année, le bâtiment, très à la mode avec son côté "décalé", les collections et les expositions temporaires attiraient 5,25 millions de visiteurs. Une révolution! Le British Museum pouvait légitimement s’inquiéter. La courbe n’a pas faibli depuis (6,4 millions en 2016). National Gallery et Tate Modern font en général du coude à coude. La chose a permis de lancer un programme d’agrandissement. Ruineux. Le budget se montait cette fois à 358 millions de livres, qui n’ont pas été faciles à réunir. Les Herzog & DeMeuron se sont bien sûr retrouvés en charge de la Switch Tower, adossée à l’ancien Boiler House. Un geste architectural ou je ne m’y connais pas. L’extension proposait des salles titanesque à la création contemporaine. Je me suis senti perdu en les découvrant en 2016. Presque sans visiteurs. Il faut dire qu’il existe ici le même malentendu qu’au Centre Pompidou parisien. Ce que viennent surtout voir les foules (je ne parle pas des amateurs progressistes), ce sont en réalité les classiques.

Internationalisme revendiqué

Aujourd’hui la Tate Modern fait partie du paysage européen. Elle peut ainsi participer à des aventures en coproduction. Son fonds s’enrichit par dons, achats ou «acceptations in lieu», autrement dit par dations. Nicholas Serato, qu’on avait cru aussi inamovible que Sa Gracieuse Majesté, a fini par s’en aller à 69 ans. Maria Balshaw lui a succédé à la tête des Tate (admirez le jeu de mots), tandis que Frances Morris s’occupait en particulier de la Modern. Un lieu que les Britanniques et les touristes plébiscitent.

Pour ma part, je trouve plus intéressante la politique de la Tate Britain, qui a imposé depuis le passage éphémère de Penelope Curtis un strict ordre chronologique par décennies pour ses collections. Quand on vient du Continent, comme on dit là-bas, l’art britannique de 1500 à nos jours apparaît autrement plus original que l’internationalisme revendiqué de la Tate Modern. Le public ne voit nulle part ailleurs ce que produit la Tate Britain, dont je vous parle régulièrement. Où aller contempler ailleurs tant de Gainsborough, de Turner, de préraphaélites, de Bacon et toute cette peinture britannique du XXe siècle qui n’a injustement jamais traversé ni la Manche, ni l’Atlantique? A la Tate Modern, c’est en revanche la même chose que partout. Heureusement, parfois, qu’il y a la vue sur la Tamise et Saint Paul!

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