Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Tate Britain londonienne se penche sur le préraphaélite Edward Burne-Jones

Né en 1833, mort en 1898, l'artiste fait partie de la seconde génération de ce groupe artistique qui a tourné le monde à l'industrialisation du monde victorien. Il a préféré se réfugier dans un Moyen Age idéal.

"Laus Veneris", une des très grandes aquarelles de Burne-Jones présentées par la Tate. Elle fait l'affiche.

Crédits: Tate Britain, 2018

C'est bizarre, la vie. Dans les années 1960, la Tate Gallery refusait d'acheter «Le sommeil d'Arthur à Avalon», le tableau final d'Edward Burne-Jones, qui y avait travaillé pendant dix-sept ans. Cette peinture colossale évoquant un Moyen Age idéal ne correspondait pas au goût des «Swinging Sixties». Le prix en restait pourtant plus que modique. Mille livres, à une époque où une livre représentait il est vrai encore quelque chose. C'est Luis Ferrè qui l'a acquis pour son musée privé de Porto-Rico, où il entassait les toiles préraphaélites et les peintures baroques italiennes passées de mode. En 2008, l'institution de Ponce étant entrée en travaux, le tableau avait pu venir en visite à la Tate, où il remplissait un mur entier.

«Le sommeil d'Arthur» n'est pas revenu pour l'actuelle rétrospective Burne-Jones à la Tate Britain, où l'artiste se voit qualifié de «préraphaélite visionnaire» par l'affiche. Il y a pourtant là l'essentiel de l’œuvre, provenant du fonds de l'institution elle-même comme de nombre de musées anglais de province. Edward Burne-Jones ayant joui d'une immense admiration de la part des plus riches sujets de la reine Victoria, il est en effet tôt entré dans les collections publiques du pays. Aujourd'hui encore, hors du monde anglo-saxon, sa représentation demeure faible, voire inexistante. La Staatsgalerie de Stuttgart possède les toiles du cycle de Persée, qui se retrouvent du reste accrochées à Londres. Orsay détient «La roue de la fortune», qui appartenait à Marie-Laure de Noailles, la mécène des surréalistes. Plus une tapisserie donnée par Pierre Bergé. La Fondation Gulbenkian de Lisbonne recèle «Le miroir de Vénus.» Autrement, pas grand chose par rapport aux sommets que l'amateur peut découvrir en temps normal à Buscot Park, Wightwick Manor ou à Southampton.

Un style pieux et chaste

Edward Jones (Burne est un surnom qu'il finira pas faire accoler de manière tout à fait officielle à son nom, et qui se verra attaché à son titre de baronnet en 1894) est né à Birmingham en 1833. Il peut sembler symptomatique que ce soit dans une des villes du boom industriel victorien. L'homme se fera par rejet le chantre d'un retour à l'artisanat et aux corporations de Moyen Age. L'horreur du machinisme sous-tend son œuvre et celle de son ami William Morris, surtout en ce qui touche aux arts décoratifs. Les deux hommes sont les tenants des Arts & Crafts, produisant les papiers peints tirés à la main, des textiles, des livres illustrés de gravures sur bois, des vitraux ou même des meubles faisant plus ou moins ressembler des salons conçus vers 1870 à des sacristies. Il s'agit là d'un style pieux (tous deux ont failli devenir clergymen), littéraire et chaste. Si Burne-Jones a bien illustré Chaucer, c'est sans paillardises

Comme peut le découvrir le visiteur du sous-sol de la Tate Britain, Burne-Jones a commencé par des dessins à la plume, parfois sur vélin. L’œil attentif y découvre un monde de détails. Il s'en trouve tant que la composition générale devient confuse. Le débutant passe ensuite à l'aquarelle, qui constitue depuis le XVIIIe siècle un art majeur outre-Manche. Il suffit de citer Turner. Il expose jusqu'en 1870 des créations souvent de grande taille, avec un peu de gouache et quelques pigments métalliques, où il affirme toute sa virtuosité. Des corps androgynes y développent des chorégraphies compliquées sur des thèmes rares. «J'aime à traiter mes tableaux comme un bijoutier cisèle ses œuvres.» Nous sommes dans un monde quintessencié, à mille lieues des contingences quotidiennes. Burne-Jones tourne le dos au monde présent, comme du reste ses condisciples de la seconde confrérie préraphaélite, créée en 1856. Avec eux, l'air se raréfie. C'est comme si nous étions dans une serre chaude à l'abri des brumes de la Tamise.

Rendu célèbre par la gravure

Désormais célèbre et recherché, cet homme éprouvant la plus grande peine à terminer ses œuvres (on pense à Gustave Moreau en France, mort comme lui en 1898) se brouille avec les aquarellistes suite à un problème de censure. Il passe à l'huile, qui lui vaut de véritable triomphes. Le public découvre dès lors régulièrement ses nouvelles créations à la Grosvenor Gallery. La Tate peut montrer des toiles célèbres, volontiers en hauteur, comme «L'escalier d'or», «La sirène et le marin» ou «Le roi Cophétua et la mendiante», qui fait un tabac en 1889 à Paris lors de l'exposition universelle. Dès lors, Burne-Jone est connu de tous. Il se voit largement diffusé par la gravure. Le peintre peut entamer, grâce aux commandes des barons de l'industrie, plusieurs cycles. La Tate propose  des fragments de l'histoire de Persée et un ensemble de petite taille intitulé «The Briar Rose». Cette rose voulue par Alexander Henderson ne l'en occupe pas moins de 1874 à 1890.

Une bonne partie de cette exposition aujourd'hui organisée par Alison Smith reste vouée aux arts décoratifs. Normal! Il fallait bien raconter au public l'éminente participation de Burne-Jones à la Morris & Co, créée dès 1861. La firme, qui existe toujours, se voulait alors une alternative à l'horreur moderne. Elle produisait aussi bien des papiers muraux à des prix raisonnables que des pièces exceptionnelles. Outre les vitraux, envoyés au XIXe siècle jusqu'en Inde, peut figurer à Londres un piano assez effrayant. Une erreur de parcours. Burne Jones proposait des dessins. Des cartons. Des modèles. Une équipe se mettait ensuite en branle. Le meilleur de ces efforts reste sans doute les tapisseries, très coûteuses à l'époque même s'il s'en tissait plusieurs exemplaires. C'est beau, mais sombre et terriblement meublant. Disons qu'il faut aimer le néo-gothique pour leur trouver des charmes.

Public tout trouvé

Burne-Jones n'en reste pas moins un esprit qui a su croire au merveilleux, à l'éthéré et au magique. C'est finalement déjà aussi un peu déjà la Grande-Bretagne d'Harry Potter. Le pays se recrée comme cela périodiquement un Moyen Age de fantaisie. L'exposition trouve du reste son public, alors que l'artiste reste peu apprécié de notre côté de la Manche. Le Kunstmuseum de Berne n'avait guère intéressé lors de sa rétrospective de 2010. L'Anglais avait connu un échec cuisant au Musée d'Orsay en 1999. Avec toute la délicatesse qui le caractérise, le quotidien «Libération» avait alors parlé de «casse-burnes Jones». Je ne permettrai par charité chrétienne aucun commentaire sur ce jeu de mots.

Pratique

«Edward Burne-Jones, Pre-Raphaelite Visionary», Tate Britain, Millbank, jusqu'au 24 février 2019. Tél. 0044 20 78 87 88 88, site www.tate.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h.

P.S. Un certain nombre de lecteurs m'ont demandé comment accéder aux articles anciens de cette chronique, le site n'indiquant de manière claire que les sept dernières contributions avec ma photo. C'est très simple. Il suffit de cliquer sur mon nom en faut de l'article. La liste apparaît alors, en allant du plus récent au plus ancien.

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