Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Tate Britain londonnienne montre William Blake à une nouvelle génération d'amateurs

Vingt ans après sa dernière rétrospective, le musée britannique refait un peu la même exposition. Créée sur papier, l'oeuvre visionnaire de Blake ne supporte pas la lumière.

"Europe", 1827. L'une des aquarelles les plus célèbres de l'artiste.

Crédits: Photo Tate Britain 2020.

Une génération. C’est en 2000-2001 que la Tate Britain avait présenté pour la dernière fois William Blake (1757-1827), dont les aquarelles ne supportent guère la lumière. Il devenait temps pour elle de montrer, de manière finalement assez semblable, l’un de peintres anglais les plus réputés. Notons cependant que pour beaucoup l’homme reste avant tout un poète, d’une lecture plutôt complexe. Cela fait près de deux siècles que le spécialistes s’interrogent sur le sens à donner à certaines de ses œuvres, publiées à l’époque par Blake lui-même. A la fois pauvre et ingénieux, ce dernier avait inventé un moyen d’imprimer en couleurs les illustrations et le texte d’un seul coup.

Blake est le fils d’un bonnetier. Ses parents ont vite reconnu ses dons. L’enfant a été confié à un graveur. Il lui a fait connaître l’art gothique, en plein regain de faveur en Grande-Bretagne alors qu’il se faisait détruire comme laid et démodé sur le Continent. Le débutant n’en entra pas moins en contact avec la production néo-classique de son temps. Notamment celle de John Flaxman (1755-1826). Il en retint surtout l’importance du trait. Ses grandes aquarelles seront plus tard des dessins coloriés. Je rappelle que dès ses premières années, Blake a subi des hallucinations. Il a vu Dieu à quatre ans. A neuf, c’est un arbre entier qui lui a semblé constellé non pas d’oiseaux, mais d’anges. La vision jouera un rôle essentiel dans ses sources d’inspiration à la tonalité volontiers religieuse. Blake se situera ainsi très loin de l’Église anglicane officielle. Il existait pour lui un Dieu mauvais et un autre bon. Heureusement pour lui que l’Angleterre d’alors se montrait tolérante, même si l’artiste a souvent passé pour cinglé aux yeux de ses contemporains.

Une double histoire

Il existe en fait deux histoires parallèles de la peinture anglaise. La première se compose de portraits mondains, de paysages bien élevés et de scènes de genre tout ce qu’il y a de plus convenables. La seconde possède un aspect halluciné. Elle subit l’influence du roman gothique et de la déjà légendaire excentricité insulaire. Les maîtres du pinceau d’origine réellement britannique ont beau ne pas se montrer nombreux avant les années 1750. Blake se situe déjà dans une tradition. Il est en plus le contemporain du Zurichois d’origine Heinrich Füssli (1741-1825). De James Barry (1741-1806). De George Romney (1734-1802), du moins pour son œuvre dessiné. De John Hamilton Mortimer (1740-1779) enfin. Comment ne passe sentir ému en voyant réunis une première fois Blake et Mortimer? Les sujets du roi George III (1738-1820), qui devait lui-même devenir fou, ont donc fini par se sentir en pays connu en découvrant aux cimaises de leurs salons les sujets les plus inquiétants. Non seulement le gothique mais Shakespeare sont revenus à la mode durant son règne long de cinquante-neuf ans…

"Newton". L'occasion de voir une fois ce chef-d'oeuvre pour de vrai. Photo Tate Britain 2020.

Blake restait cependant trop à part pour pouvoir s’intégrer à une institution comme la Royal Academy, fondée en 1768. Son existence restera toujours précaire. Il n’aura en fait dû sa survie qu’à sa famille, plutôt aisée, puis à quelques riches protecteurs. Thomas Butts lui achètera ainsi 200 œuvres. Le riche poète William Hayley en acquerra bien d’autres, tout en le logeant dans le Sussex. Blake illustrera pour eux non pas ses propres poèmes mais Shakespeare, bien sûr, la Bible ou John Milton. En dépit d’un petit cercle d’admirateurs, cet indépendant n’en restera pas moins incompris. Quand il voudra exposer au grand public sa production en 1809, dans un appartement fourni par son frère, ce fut le désastre critique et commercial. Blake va bientôt se retirer du monde. Cette disparition durera une décennie. C’est en 1818 qu’il découvrira l’admiration que lui portent trois artistes bien plus jeunes que lui, John Linnel (1792-1882), Samuel Palmer (1805-1881)et le moins connu John Varley (1778-1842). Se sentant soutenu, Blake se remettra au travail, donnant son livre le plus ambitieux, «Jérusalem», en1820. La vraie reconnaissance ne viendra cependant que dans les années 1860. Sous le règne de Victoria.

Un fonds prodigieux

Grâce à la collection de John Linnel, entrée en 1919, puis à des acquisitions ponctuelles, la Tate Gallery possède aujourd’hui le plus important fonds Blake au monde. Des centaines de pièces, qui en font le lieu de référence pour l’artiste. On ne peut connaître Blake, comme son contemporain William Mallord Turner (1775-1851) qu’à la Tate, devenue «Britain» en 2000. Pour l’exposition, le commissaire Martin Myrone a sorti 300 pièces de cet ensemble,faisant quand même des emprunts à d’autres institutions dont la Royal Collection d’Elizabeth II. Trois cents, c’est beaucoup, d’autant plus que si les aquarelles ne sont déjà pas bien vastes, les pages imprimées se révèlent minuscules. En dépit d’une reconstitution, comme celle de l’appartement où Blake a exposé en 1809, il se crée une certaine lassitude chez le visiteur. A moins d'appartenir aux fans, bien entendu. Ou aux grands lecteurs du poète Blake, dont je ne fais pas partie. Le véritable problème de la Tate Britain, au sous-sol, est que l’espace temporaire occupe toujours la même surface, quel que soit le sujet traité. Le baroque anglais, qui suivra Blake fin février, apparaîtra ici sans doute bien plus à son avantage.

"Nabuchodonosor". Une relecture de l'Histoire et de la Bible. Photo Tate Britain 2020.

Reste bien sûr qu’il s’agit bien sûr d’une figure capitale de l’art britannique, avec une importante postérité. Les préraphaélites ont vu Blake. Certains peintres anglais méconnus sur le Continent du XXe siècle aussi. Mais l’homme gagnerait à recevoir une fois un hommage plus intime. Plus resserré. Plus exigeant aussi. Le succès d’une exposition dépend beaucoup de son contexte.

Pratique

«William Blake», Tate Britain, Millbank, Londres, jusqu’au 2 mars 2020. Tél. 00444 20 7887 8888, site www.tate.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h. 

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