Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Tate Britain montre le "British Baroque". Une bonne idée, hélas mal réalisée

L'exposition londonienne comprend avant tout des portraits. Le baroque se caractérise pourtant par les grands décors et une architecture voulue flamboyante.

Une allégorie d'Antonio Verrio en l'honneur de Charles II. L'homme était laid, mais ses contemporains le jugeaient follement séduisant.

Crédits: Tate Britain, Londres 2020.

"British Baroque". Les deux mots assemblés par la Tate Britain semblent a priori antinomiques. Qu’est-ce que c’est au monde que cet animal-là? Le baroque reste en effet perçu chez nous comme latin et catholique. Et pourtant…Et pourtant… De 1660, date de la restauration des Stuart sur le trône d’Angleterre, à 1714, qui voit leur disparition à la mort de la reine Anne (dont aucun des 17 enfants n’avait survécu), Londres et ses environs ont connu une poussée de fièvre digne de Rome ou de Venise. Il s’est construit là d’énormes bâtiments, décorés de fresques illusionnistes. Des tonnes d’argenterie se sont vues ciselées. Les cabinets de laque venus du Japon se sont retrouvés sur des socles archi-sculptés et archi-dorés. Nous avons perdu la mémoire de ces choses, même si le tourisme conduit toujours à un lieu aussi tapageur que Blenheim Palace, construit pour les ducs de Marlborough. Une énorme pâtisserie, signée par John Vanbrugh et servie en plein Oxfordshire…

C’est à la recherche de ce véritable continent perdu qu’est partie la Tate. La commissaire Tabitha Barber bénéficie aujourd’hui, afin de présenter le résultat de ses recherches, des salles basses (un peu trop basses, justement) du musée londonien. Il fallait y faire entrer un éléphant par le chas d’une aiguille. La chose exclut le monumental, qui caractérise pourtant le baroque. D’où des déceptions. Les gigantesques escaliers de Petworth ou de WiltonHouse, les plafonds encore plus vastes de Greenwich se voient évoqués par de simples esquisses. Ils se retrouvent certes accompagnées de photos en couleurs. Mais riquiqui! Il eut fallu ici un film, comme celui que le Petit Palais à Paris a commandé pour sa toute récente rétrospective consacrée au Napolitain Luca Giordano. Il eut aussi été bon de dire, hors catalogue, de ces grandes œuvres décoratives si elles ont été conservées ou non. Le visiteur ne l’apprend que pour Windsor, où George IV a tout fait effacer pour installer du faux gothique dans un vrai château médiéval.

Un règne extravagant

Que voit donc le public dans les salles? Eh bien avant tout des portraits allant du règne de Charles II à celui de sa nièce Anne! Le visiteur se croit du coup à la National Portrait Gallery, qui a du reste fourni nombre de toiles. Ces dernières déroulent un fil historique, à vrai dire passionnant. Le visiteur passe ainsi du règne flamboyant mais fauché de Charles («une adorable canaille» qui réussit à empêcher des guerres de religion, une crise économique et les effets de la peste comme du Grand incendie de Londres) à la prospérité affichée du gouvernement de la seconde. Une dame plutôt plan-plan par rapport à son oncle. L’exposition insiste d’ailleurs sur le cavaleur impénitent. D’innombrables maîtresses et une vingtaine d’enfants illégitimes, dont douze reconnus (1). Mais pas un seul rejeton de son épouse Catherine de Bragance. C’est là une redite. La Queen’s Gallery a donné en 2019 une rétrospective exemplaire sur le «merry monarch», mort en 1685. Je vous en avais d’ailleurs parlé.

La duchesse de Cleveland, une des maîtresses de Charles II, avec un de leurs bâtards. Le tableau a été conçu par Peter Lely comme une Vierge à l'enfant. Shocking! Photo National Portrait Gallery, Londres, 2020.

Le visiteur étranger en apprend plus sur la suite. Un frère catholique éjecté comme un malpropre au moment de la «Glorieuse Révolution» de 1688. Jacques II avait été vaincu par les troupes de son gendre néerlandais et de sa fille Mary. On se croirait chez Shakespeare. Le goût hollandais de William and Mary l’emporta alors en principe sur le style à l’italienne. Mais on restait dans le grand genre, avec un mélange de jardins à la française, de façades de brique d'un goût flamand, de décors italianisants réalisés par des peintres (mineurs) venus d’ailleurs. La Tate peut ainsi montrer nombre de toiles préparatoire à de grandes machines signées par James Thornhill, Antonio Verrio, Louis Laguerre ou Louis Chéron. J’ignore pourquoi le plus doué de ces produits d’importation, le Vénitien Sebastiano Ricci, a échappé à l’œil de la commissaire. On était alors sous le règne d'Anne.

Une Diane choquante

L’essentiel demeure, comme je vous l’ai dit d’emblée, composé de portraits. Là aussi, peu d’Anglais se trouvaient derrière les chevalets. Prenant la suite lointaine d’Anton van Dyck, il y eut d’abord Peter Lely. Un Hollandais ayant changé de nom. Ses «beautés» décolletées jusqu’au nombril connaissaient un succès fou à l’époque. De récents nettoyages ont effectivement révélé de belles peintures. Sa suite sera prise par Geoffrey Kneller ou Benedetto Gennari. De ce dernier, la Tate se risque à montrer le portrait de la duchesse de Mazarin en Diane. La chasseresse tient par des colliers de chiens de jeunes Noirs. La toile se voit du coup accompagné d’un cartel avec 64 lignes (oui, soixante-quatre!) d’excuses. «Un tableau choquant et déshumanisant». Voilons-nous la face devant cette dame par ailleurs court-vêtue. Nous avons pêché.

Un somptueux buste de Charles II par Honoré Pelle. Photo Victoria & Albert Museum, Londres 2020.

A part cela, pas grand-chose. J’avais espéré nombre de pièces décoratives de cette époque qui s’était voulue festive en dépit de la dureté des temps. Des meubles. Des faïences. Du vermeil. Des tapisseries. Des bijoux. Eh bien, il n’y a presque pas. Ce baroque semble du coup assez terne. Il eut pourtant été facile de prévoir une vraie section sur l’architecture, qui a connu à Londres un fantastique développement après l’incendie (15 000 maisons et une cathédrale détruites) de 1666. Je veux bien que Sir Christopher Wren ait à l’époque imposé un classicisme assez pesant, notamment avec son nouveau Saint-Paul ressemblant à Saint-Pierre de Rome en pataud. Mais il y a Vanbrugh. Et surtout Nicholas Hawksmoor, à qui la capitale doit six d’églises extravagantes. Un homme à redécouvrir que ce Hawksmoor! Une récente biennale d’architecture contemporaine de Venise lui a d’ailleurs rendu hommage comme «figure de référence» il y a quelques années. N’aurait-il pas été possible de proposer au moins quelques belles maquettes?

(1) Toute la haute noblesse anglaise, ou presque, descend ainsi de Charles II par la main gauche. Seule la famille royale fait exception.

Pratique

«British Baroque,Power and Illusion», Tate Britain, Millbank, Londres, jusqu’au 19avril. Tél. 0044 20 7887 8888, site www.tate.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h.

La façade de l'hôpital des anciens combattants de Greenwich par Hawksmoor. Photo DR.

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