Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Suisse regorge aujourd'hui de lieux pour la photographie. Faut-il un musée de plus?

On parle périodiquement d'un nouveau lieu à Genève. Ne faudrait-il pas mieux coordonner les efforts aujourd'hui faits dans tout le pays pour promouvoir le 8e art?

L'inauguration de l'Elysée en 1985 avec Charles Henry Favrod au milieu.

Crédits: Musée de l'Elysée, Lausanne 2020.

Le Musée suisse de l’appareil photographique présente aussi des images, comme vous le re-découvrirez un article plus bas dans le déroulé de cette chronique. La chose me semble logique. La petite entité veveysanne est jumelée intellectuellement avec l’Elysée de Lausanne. Dans l’institution fondée par Charles-Henry Favrod «pour la photographie», celle-ci semble en effet sortir du néant. Aucun intérêt ne se voit ici manifesté pour l’histoire des techniques. Celles-ci étaient en revanche la passion de Claude-Henry Forney, qui a rendu ses collections publiques dès 1979. D’où une évidente impression de complémentarité.

En 1979, le 8eart (mais parlait-on alors vraiment déjà chez nous d’un art?) n’intéressait quasi personne. Seuls, quelques aventuriers se lançaient dans l’exploitation d’une galerie. Il y en a ainsi eu plusieurs à Genève. Le Trépied. Canon. Elles accueillaient bien sûr quelques visiteurs, mais ces lieux commerciaux manquaient tragiquement d’acheteurs. Des collectionneurs comme Michèle et Michel Auer (1), qui se trouvaient alors encore à Paris, n’étaient pas légion. D’où des prix qui nous semblent aujourd’hui étonnamment bas. Voire dérisoires. Il n’existait pas encore, dans le monde, d’émulation folle entre amateurs puissamment friqués et grands musées. Je me souviens ainsi d’avoir interviewé à l'époque Helmut Newton dans son somptueux appartement parisien, situé près du Jardin des Plantes. J’avais reçu un tirage (petit, tout de même) en partant.

Une bousculade

Aujourd’hui, c’est le contraire. Tout le monde se pique de donner dans la photographie. Les musées spécialisés se bousculent. Les autres marchent sur leurs plates-bandes avec l’impression d’aller ainsi à la rencontre de nouveaux publics. Même le Kunstmuseum de Bâle s'y est mis en ce moment, avec la Collection Hezog! L’Elysée n’est plus cet oiseau rare faisant autorité, auquel Favrod avait donné son envol en octobre 1985. Il ne peut du coup guère prétendre régner en Suisse, en France ou même ailleurs. Le Fotomuseum de Winterthour s’est lancé en 1993. Il a bientôt accueilli la Fotostiftung Schweiz, qui végétait au Kunsthaus de Zurich. Les deux lieux se trouvent sous le même toit, sans vivre pour autant en bonne intelligence. Ils ne sont même pas parvenus à faire site commun. Il faut dire que leurs politiques se situent souvent aux antipodes l’une de l’autre. Le Fotomuseum, pour ses collections du moins, se concentre sur des images plasticiennes très conceptuelles dont je peine parfois à mesurer les enjeux.

Le Fotomuseum de Winterthour. Photo DR.

Depuis lors, tout le monde fait, occasionnellement ou en continu, de la photo. Parfois très bien comme la Médiathèque Valais à Martigny. Il faut dire qu’il s’agit à la fois d’un médium et d’un support. La Musée des beaux-arts du Locle se retrouve ainsi très impliqué sous la direction de Nathalie Herschdorfer, venue de l’Elysée. La Maison Tavel à Genève présente parfois des images argentiques, vu ses rapports intimes avec l’histoire de Genève. Je rappelle par ailleurs que le Centre d’iconographie genevoise possède plusieurs millions de clichés, ce qui me semble un peu beaucoup. Il y a enfin dans notre ville un Centre de la photo. Il donne plutôt dans le politique et le militantisme, alors qu’on aurait pu voir vu son implantation au BAC comme une annexe du Mamco. Pour ce qui est de Lausanne, je dois enfin préciser que la Cinémathèque suisse possède elle aussi plusieurs millions d’images, parfois magnifiques (pensez au Hollywood des années 1930 ou 1940), sans disposer pour autant de lieu d’exposition. Une sorte de non-sens. Depuis quand entasse-t-on pour les caves?

Le désir du magistrat

C’est beaucoup. C’est assez. C’est déjà trop. Et pourtant on parle régulièrement à Genève d’un nouveau lieu fédérateur pour la photo. Cette dernière constitue le dada du magistrat, récemment renommé pour la troisième fois. Ses désirs sont des ordres. Sa petite (enfin pas si petite que ça!) cour se démène pour les satisfaire. D’où des manifestations cherchant leur voie. Il y a eu dès son prédécesseur Patrice Mugny des conglomérats de choses placées sous le signe des 50JPG (ou Journées pour la photographie). On a vu depuis deux «No Photo», au titre absurde. L’idée dont j’entends parler depuis quelques années est maintenant celle d’un grand lieu, en partie financé par un couple de mécènes dont on ne doit pas révéler le nom. Tout cela alors que la Ville possède à la fois beaucoup (quantitativement) et peu (qualitativement) en la matière. J’ai ainsi le souvenir tragique au Musée Rath, qui fait partie des bâtiments évoqués pour un tel centre, de l’exposition de 2016 intitulée non sans ironie involontaire «Révélations».

Dans les réserves de l'Elysée, les daguerréotypes. Photo Musée de l'Elysée, Lausanne 2020 avant le déménagement à Plateforme10.

Que dire de plus? Il me paraît clair depuis plusieurs années que la Suisse dispose de trop de musées. Quelque 1200 à travers le pays, auxquels il faut encore ajouter divers Centres et Kunsthallen. C’est plus qu’il n’en faut par rapport à la population. Nous arrivons logiquement, la crise aidant, à l’heure des suppressions (même si nous ne sommes pas aux Etats-Unis!) ou des fusions. Il s’agit maintenant de rassembler. De regrouper les forces. Il est permis de penser au moins au niveau romand. Lors d’une conversation, et non d’en entretien formel, Tatyana Frank, directrice de l’Elysée (où travaillent aujourd’hui plus de 60 personnes!), m’a dit qu’elle trouverait normal d’organiser à partir de ses fonds des expositions rien que pour Genève (2). Ce serait raisonnable. Simple. Logique. Mais l’orgueil cantonal (ou en l’occurrence municipal) résisterait-il à ce qui risquerait de sembler une décolonisation? Un mot qui fait mouche (et même mouche du coche). Je vous rappelle que le MEG, ex-Musée d’ethnographie, entend chez nous tout décoloniser, y compris sa communication de presse… Il faut d’ailleurs que je vous en parle bientôt.

(1) Le couple Auer-Ory a depuis une dizaine d'années sa fondation à Hermance.
(2) Cela dit, il semble qu'emprunter à L'Elysée soit devenu très difficile. Le déménagement à Plateforme10 en 2021 aurait selon certains bon dos.

Tatyana Frank. Photo Salvatore Di Nolfi.

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